—Bonjour, mamzelle Gudule! Cela va-t-il à votre idée?
—Mais oui, grâce à Dieu. Vous êtes bien honnête.
Elle était à la cure, avec ses cinquante ans de loyaux offices et son bouquet de poil au menton, comme la sainte Vierge auprès du bon Dieu. Elle avait servi deux générations de curés: quand on leur demandait la bénédiction, c’était elle qui faisait le signe de la croix.
LES DEUX AMIS FAISAIENT UN BROUILLARD LÉGER PAR-DESSUS LA MARINE [(P. 35)].
Le soir violet noya le haut de la montagne. Des îlots de petits nuages roses descendaient le fleuve à la dérive. On entendait des voix très loin dans les hameaux d’en face. Près de l’église, devant sa porte, Tricot le maçon, qui était aussi cabaretier et barbier, avait installé sa chaise. L’une après l’autre, les barbes du samedi arrivaient s’y asseoir. Tricot n’épargnait pas la savonnée: il la faisait mousser comme un blanc d’œuf, puis, du dos de la main, en frictionnait énergiquement le poil, dur comme du crin de bête. Et ensuite, quand la tête du patient finissait par ressembler à une meringue, il déployait son rasoir, une vraie lame de sabre, en passait très vite le fil sur sa paume et finalement, le dos en boule, les coudes écartés comme un vol d’ailes, tirant de toute sa force sur la peau, se mettait à gratter. Le client faisait le mort, la nuque cassée en arrière, la pomme d’Adam saillante, les yeux clos.
Tricot, pour les deux centimes qu’il se faisait payer par barbe, ne donnait pas la serviette. Son rasoir raclait, râpait, pelait d’une telle force que le saint qui, à l’église, figurait dans un très vieux retable d’autel, entendant le bruit horrible de la lame, se souvenait qu’il avait été écorché vif et priait pour celui que le barbier torturait. On en était quitte généralement pour deux ou trois estafilades, mais les cuirs étaient rudes et patients. Si le sang gouttait un peu longtemps, Tricot appelait sa femme qui apportait une pincée de sel: c’était compris dans le prix.
Autour de l’église et jusque dans la montagne, les maisons, écurées à grande eau, prenaient un air de sainteté. Des hommes, nus jusqu’à la ceinture, se lavaient dans le fleuve. Il venait à la marine un petit monde qui, pendant la semaine, travaillait et maintenant fumait là benoitement des pipes. Thiérache, le tailleur, prolongeait des accords mystiques sur son harmonium: il faisait jouer un peu de temps les voix célestes. Les sons traînaient par delà le mur bas du cimetière: les morts sous leurs croix savaient ainsi que le dimanche allait venir.
Noémie rentra faire de la tarte aux groseilles vertes avec la grosse madame Moya. Elle enfonçait les poignets dans la pâte, la pétrissait en boule, à plat l’étendait dans les platines. Tantin, inconsolable du malheur de Finette, l’entendait du bout du port chanter sa chanson. Elle disait à l’hôtelière:
—J’ sais pas pourquoi, mame Moya, mais je suis toute folle aujourd’hui.