Jean Fauche passait donc ses journées à la pêche. Il y avait toujours des perches, des vandoises et du barbeau dans sa bannette. A cause de sa chair rude, il rejetait le hotu quand, avec sa bouche carrée, celui-ci avait mordu à l’hameçon. En regardant le poisson frétiller sous la pluie tiède, il pensait à des choses qu’il ne disait à personne. Il semblait être devenu plus secret, même pour le grand Cortise.
Le soir, il partait amorcer avec Tantin et Finette: il avait des endroits où il jetait la nasse et d’autres qui convenaient mieux aux verveux, de préférence dans les courants. Quelquefois au ferret ils s’avançaient jusque près du barrage, à la hauteur de l’écluse; il leur arrivait de prendre là dans les remous de la grosse truite saumonée. Et puis, la nuit tombait sur eux à petites fois comme un vol de plumes noires. Avec Tantin il était plus à l’aise qu’avec les autres: il le laissait parler, sans lui répondre. Tantin ne remarquait pas que sa poitrine par moments se gonflait comme s’il soupirait: lui-même soupirait bien fort.
Tout de même c’était un peu triste à la fin, cette pluie qui effilait de la charpie autour du jour malade. On avait mal de quelque chose qu’on ne savait pas. Noémie perdit courage et regretta sa petite classe à la ville. «Mon Dieu! que je suis seule ici!» songeait-elle. Et elle ne détestait pas de se sentir devenir mélancolique, comme une chose nouvelle dans sa vie et qui la faisait vivre plus finement. D’une plainte douce elle se dorlotait elle-même et n’aurait pas voulu être consolée. Oui, c’était là un sentiment qu’elle n’avait encore point éprouvé.
Le cimetière entourait l’église de ses murs bas, chenillés de cœdum rose. C’était une vieille terre bénite, la petite paroisse sacrée du bon repos, avec des croix pourries et des tertres étoilés de pissenlits. Les maisons alentour, par leurs fenêtres ouvrant sur les tombes, pouvaient voir leurs morts sous les orties, les buis et les hautes herbes. Le soir, une ombre descendait du clocher carré comme une housse qui jusqu’au lendemain les recouvrait.
Noémie avait fini par connaître toutes ces humbles sépultures, celles qui avaient un nom et les autres qui n’en avaient jamais eu. Il y avait là des vieilles gens qui doucement avaient trépassé, les mains en croix, dans l’attente du jugement dernier. Elles avaient ri, elles avaient pleuré, elles avaient aimé.
Elles avaient été des épouses, des mères, des aïeules, et elles étaient mortes, laissant continuer la vie sortie d’elles.
Noémie lisait:
«Ici repose Anne Perpétue Colette, femme de Adelin Jean Colette, morte dans sa soixante-neuvième année, regrettée de ses enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants.»
Celle-là avait été comme une grande vigne ramifiée en tous sens et qui avait provigné à travers le temps. Noémie aimait la douceur surannée de son nom: Anne Perpétue. Une autre s’appelait Noémie, comme elle, dans un petit coin vert sous un saule. Elle aurait pu dormir là, elle aussi, après avoir vécu des simples besognes de la terre, si, au lieu d’être la petite graine germée dans une ville, elle avait couru toute enfant derrière une haie en choquant ses menus sabots blancs.