LE PETIT CIMETIÈRE ENTOURAIT L’ÉGLISE DE SES MURS BAS [(P. 42)].
Certainement elle viendrait, il n’avait qu’à lui faire signe. Et à toucher tous ces engins qui étaient la mort pour le peuple des eaux, il lui naissait une petite âme de guet et de ruse comme si déjà elle était dans la barque aux côtés de M. Fauche, comme le Chinois. Il aurait pu dire d’elle à son tour que la cloche n’a pas toujours le même son.
Elle aperçut tout à coup dans un coin la bourriche avec laquelle Fauche s’en allait à la ville quand le temps était venu. Elle eut un saisissement: c’était comme si l’ombre d’un nuage était entrée dans la chambre.
Il vit qu’elle regardait la bourriche et ensuite, lui aussi, elle le regardait comme pour lui demander quelle était la personne qui pouvait bien manger tant de poisson. Il se troubla, ses paupières battirent; et il demeurait là, les mains larges ouvertes le long du pantalon, comme les garçons du village devant le conseil de milice. Le petit nuage aussitôt remonta: une malice passa dans l’œil de Noémie. Elle le trouvait vraiment dans ce moment, malgré sa grande taille et ses larges épaules, si au-dessous de ce que doit être un homme! Il aurait voulu lui dire:
—Non, ce n’est pas ce que vous croyez.
Et il baissait la tête avec tristesse.
—Ah! Dieu! pensa-t-elle pour la première fois, serait-il malheureux!
Tout fut changé: elle n’eut plus que sa bonne petite âme de sœur de charité; elle le regarda avec une sympathie sincère. Si elle avait osé, elle lui aurait pris les mains. M. Fauche parut deviner sa pensée: son attitude accablée lui donna raison. Il fut malheureux d’en être réduit, lui, un homme de sa force, à inspirer à une jeune femme comme elle, un sentiment de pitié qui était presque une déchéance. Comme ils repassaient par la salle à manger, Jean Fauche vit que le renard dardait sur lui ses yeux de verre étincelants; et ces yeux disaient:
—Sois malin comme moi, le renard. Ne lui livre pas ton secret, ou c’est toi qui seras mangé.