C’est ainsi qu’encore une fois coula la minute confiante. On entendait dans la cuisine les oignons grésiller à la casserole, dans le beurre. La vieille servante avait laissé sa porte entr’ouverte et tâchait de surprendre les paroles qu’ils se disaient.
M. Fauche pensait: «Qu’elle me déteste plutôt!» Il la regardait avec l’œil du renard, en riant. Il lui avait posé la main sur le bras et la poussait vers le vestibule. Mais maintenant qu’elle était dans la maison, elle ne paraissait plus pressée d’en sortir. Elle eut l’air de le défier, une bribe de sa chanson aux dents. «Moi qui le plaignais! songeait-elle. Il ne mérite que mon indifférence ou mon dédain.» Son regard en tous sens tournait, épiant un indice de ce qui tenait une si grande place dans la vie de M. Fauche. C’étaient la cigogne, la sarcelle et toutes les autres bêtes empaillées qui étaient étonnées de sa hardiesse.
Une des vitres, du côté de la marine, soudain vola en éclats; un caillou roula sur la natte d’osier tressé qui recouvrait le carreau. Les yeux du renard semblaient rire derrière ses poils roux. Le bris avait étoilé la vitre; du grésil fin s’émiettait sous la fenêtre.
M. Fauche courut vers la porte. Tantin, Fré D’siré et le passeur avaient entendu le bruit; mais personne n’avait vu lancer le caillou. A la file, en discutant, ils entrèrent dans la chambre. Les mains aux genoux, ils se courbaient, ramassaient le caillou, le remettaient à la place où il était tombé. Moya parla d’aller quérir le garde champêtre, mais Jean Fauche s’y refusa. Il était ennuyé que Noémie fût encore là: la vieille Hollemechette n’aurait eu qu’à sortir de sa maison; le village pendant des jours eût épilogué. Heureusement cette méchante femme graissait son piège à rats.
A force de tourner sur la marine, ils découvrirent au bas de la berge le Spirou pêchant tranquillement avec une ligne faite d’un scion. Quand Tantin l’interrogea, il le regarda de ses yeux en dessous et haussa les épaules. Celui-là non plus n’avait rien vu.
—C’est toi qui as jeté le caillou, lui dit Noémie en le menaçant du doigt.
Il ne répondait pas et sifflait entre ses dents.
XXII
Tout là-haut, Chantrain, le fermier des Hayons, avait commencé le premier. Son verger ayant mûri à la chaleur de la montagne plus vite que les autres, on l’avait aperçu un matin fauchant avec ses hommes. Le fermier au-dessous s’était dit: «V’là Chantrain qui fait ses foins. Dans une semaine ce sera le temps pour moi.» Et, en effet, le lundi venu, il était allé avec ses tâcherons à l’herbage. Celui qui était plus bas, le voyant marcher à larges endains dans son pré, à son tour avait fait sortir les faux. L’un après l’autre, tout le monde s’y était mis. Derrière les haies des petites maisons, comme dans les grandes fermes, partout tintait l’enclumette et sonnait haut la trempe souple de l’acier. C’était un bon moment dans l’année: on était content. Le faucheur d’abord arrivait; il entrait dans le champ roux, ayant de l’herbe jusqu’à la ceinture. Sa faux entre ses poings tournait en rond comme fauche la langue du bœuf. Et ensuite les femmes fanaient: il y en avait qui s’arrêtaient pour donner à téter à leurs nourrissons.
Avec leurs grands fauchets de bois, elles semblaient peigner les cheveux d’or de la terre. Au soir on ameulonnait; les moyettes flambaient rouges dans le couchant: alors, sous la lune claire, les grillons sautaient en jouant des cymbales jusqu’au lendemain. Le bon Dieu de l’église, par les carreaux cassés du vitrail, sentant venir à lui l’odeur des foins coupés, souriait. Il était là-dessus de l’avis de l’âne et de la vache et trouvait que c’était bon.