Il n’aurait pu dire pourquoi il en ressentait un peu d’ennui. Peut-être il n’aimait pas voir de nouveaux visages. Il tourna un peu de temps dans son jardin. Voilà oui! Qui ça pouvait-il être? Tous les cœurs de roses à la fois expirèrent leurs plus amoureux parfums pour fêter le retour de celui qui était parti et qui revenait.

Puis M. Fauche tira sur lui la porte de la maison.

III

La marine avait repris son aspect habituel. Fré D’siré çà et là donnait un coup de marteau sur un clou. Tantin Rétu, en traînant ses sabots, des seaux ou des arrosoirs à chaque bras, partait puiser de l’eau à la Meuse: il y avait toujours la moitié de l’eau qui s’était déversée avant qu’il arrivât à la maison. Ces événements surtout constituaient la véritable animation du port. Quelquefois Fré D’siré déposait son marteau, allumait une pipe, considérait un peu de temps le fût de sapin en hochant la tête. Le bois était râpeux. Il passait la main dessus, semblait conjecturer la difficulté de commencer le rabotage. Si Tantin arrivait dans ce moment, lui aussi s’arrêtait. Il déposait ses arrosoirs, se penchait sur le mât, puis il lui criait dans l’oreille:

—C’ sera une affaire!

Fré D’siré le regardait de dessous ses sourcils épais, d’un air terrible il criait plus fort:

—Mâtin, oui, que c’ sera une affaire.

Il paraissait toujours sur le point d’empoigner son vieux camarade par ses fonds de culotte: il ne lui pardonnait pas d’être moins sourd que lui. Tantin, docile, soumis, subissait son autorité en l’admirant. Il ne s’était jamais marié: Fré D’siré, lui, avait connu la femme. Il lui en était resté un goût de force et de tyrannie.

Il arrivait que M. Fauche, impatienté, tout à coup toussât derrière la haie de son jardin. Aussitôt Tantin empoignait ses arrosoirs et à lents pas lourds, emplissant à mesure ses sabots larges comme des barques, il se remettait à talonner vers la maison. Fré D’siré haussait les épaules, méprisant, comme pour lui reprocher sa servilité.

C’était le temps des derniers repiquages. Jean Fauche, au petit jour, descendait jusqu’à la marine. Il humait un instant la senteur musquée du fleuve, bourrait sa pipe à long tuyau de merisier, heureux, détendu à la fraîcheur matinale. La chemise bouffante au dos, en braies larges de terrassier, il prenait ensuite son plantoir et fonçait de petits trous où il repiquait ses semis levés. C’était la petite famille des fleurs de l’été, les giroflées, les pensées, les phlox, les résédas, les balsamines, les essences à bonnes odeurs comme des âmes de douces aïeules fleurant dans les armoires. Jean Fauche se rappelait la maison d’enfance: la grand’mère, le temps venu, s’en allait cueillir au jardin la marjolaine, le romarin, la lavande, le réséda. Les tiroirs en restaient parfumés jusqu’à l’an suivant.