IL ENTENDIT UNE VOIX LÉGÈRE QUI DISAIT: DIEU, LA BELLE ROSE [(P. 10)].
Quand il avait fini de repiquer, délicatement il laissait couler l’eau des arrosoirs dans les trous. Tantin, courbé, les paumes de ses mains à ses genoux, s’émerveillait comme si déjà il eût vu se former aux tiges la forme d’une fleur. Et puis petit à petit la chaleur montait, le soleil à son tour venait regarder derrière la haie les repiquages. Il fallait se dépêcher de les recouvrir avec les pots de terre rouge. Ceux-ci à la file ressemblaient à un village de petites maisons de plantes. On peut dire que M. Fauche avait une vraie âme d’homme de la terre. Chaque fleur était pour lui comme l’éclosion d’une de ses pensées. Il semblait aller à la messe chez le bon Dieu des matins. Et Tantin derrière lui faisait les gestes qu’il faisait.
A présent les barbeaux, les roches, les brochets pouvaient risquer à la surface un œil rond avec confiance. Depuis l’autre semaine qu’il était parti pour la ville, M. Fauche n’avait plus posé une nasse ni jeté une ligne. Il y avait bien le pêcheur du village d’au-dessus, mais ils s’arrangeaient pour ne pas remonter jusque-là. Quant à Bellaire, qu’on appelait le Chinois, celui-là n’attrapait jamais que le poisson dont ne voulait pas M. Fauche, quand ensemble, à pointe d’aube, ils pêchaient. Ce Chinois était un vieux juge retraité qui une fois était allé voir là-bas les hommes jaunes, on n’avait jamais su pourquoi. En vérité M. Fauche ne s’occupait plus que de son jardin. Il semblait que l’été lui eût fait signe par en haut de la montagne, là où chaque matin se levait le soleil. Et il se hâtait de tout mettre en place comme on échaude les pignons du village pour le temps où va sortir la procession. Il avait l’air de ne plus se douter qu’il viendrait un matin où il lui faudrait songer à repartir pour la ville.
IV
Le grand chapeau à coque de pavot vint à passer comme il coiffait de ses pots de terre ses derniers repiquages. Il l’avait vu sortir de la Truite d’or à trotte-menu, en vrai chapeau de paille qui ne tient à la tête que par une épingle et ne demande pas mieux que de s’envoler. Depuis l’autre semaine, on l’apercevait partout, rond et clair comme un hélianthe. Il grimpait les routes, filait sous bois, passait l’eau en barque, siestait dans l’île à l’ombre des peupliers. C’était un chapeau mutin, indiscipliné, tout à fait en vacances. M. Fauche maintenant savait à peu près la couleur des yeux qui étaient dessous, des yeux marron à petits semis d’or comme les cailloux rouilleux de l’eau, au passage des truites.
—Chouette, avait dit d’elle le grand Cortise un soir, aux pipées du cabaret.
—Peuh! avait fait Jean Fauche tranquillement.
Jean Fauche sans doute avait une autre image au cœur: il lui avait suffi d’apprendre que le chapeau de paille et les yeux marron à semis d’or s’appelaient mademoiselle Noémie Larciel. D’ailleurs le nom ne lui disait pas plus que le reste.
La petite personne, en passant devant le jardin, n’aperçut que le dos de M. Fauche, à croupetons devant ses pots, dans le gondolement de sa chemise en grosse toile bise. Il parut déterminé à l’ignorer, s’absorba dans une contemplation obscure. L’ombre de ses fortes mains grattait sans nécessité la terre. Mademoiselle Noémie s’entêta: il la sentit derrière lui; le chapeau de paille à son tour fit une ombre qui recouvrit l’ombre de ses mains.