Et Tantin répondait:

—Pour sûr qu’a sera un fameux travail.

Leurs voix semblaient venir du fond d’un puits.

Elle vit comme une coulée d’étain se dérouler le fleuve. Des meules, dans un pré, finissaient en poire autour d’une perche. Le petit pêcheur, depuis l’aube, était là quelque part dans sa barque, en boule comme un hérisson. Il faisait déjà grand soleil, avec des coins d’ombre bleue qui fumaient. C’était un vrai temps pour les lézards: ils sortaient leur tête plate aux yeux d’or de derrière les pierres et se gonflaient à la chaleur.

—Plus haut! toujours plus haut! pensait-elle.

Quelquefois, pour aller plus vite, elle se lançait, escaladait les sentes qui coupaient droit à travers les blocs. C’était une folie d’échapper au reste du monde et d’être seule avec elle-même à la source de sa vie.

Les taillis à la cime s’ouvrirent, elle fut sous les chênes, dans une solitude. Des geais garrulaient; la queue bleue des pies sautait dans les hautes branches. On était là chez le bon Dieu.

Elle alla un peu de temps dans le bois à pas de silence, comme dans une église. Le soleil descendait par les trous des ramures et fleurissait de trèfles d’or le sol devant elle. Elle avait joint les mains, sa jeunesse se fondit dans un cantique de grâces muettes à la joie du monde. Elle entendait très loin en sa vie battre son cœur: c’était encore une fois une sensation qu’elle n’avait pas connue jusqu’alors. Elle était comme la petite âme religieuse du mystère du bois. Un encens léger de vapeur floconnait dans les fonds. Les ronces étaient humides et noires. Les feuilles crépitaient sous l’ondée fine des lumières.

Un sentier ensuite la ramena au bord de la haute falaise; des moires lumineuses tremblaient dans l’éclaircie des feuillages. Elle s’assit devant le matin lilas de la vallée. Les toits maintenant étaient tout petits sous leurs ardoises, bleues comme des pigeons boulant au soleil. Elle ne voyait pas la maison de Jean Fauche et cependant elle croyait respirer l’odeur de son espalier de roses au midi. Là tout près, dormait le bon vieux cimetière avec ses tertres étoilés de pissenlits.

Elle s’écouta vivre dans le rêve, dans la haute vie de l’espoir. Elle tenait sa poitrine à deux mains, toute lourde de sève jeune. L’odeur du bois la grisait. Un sourire charmé et grave lui demeurant au visage, elle avait l’air de se sourire à elle-même, comme à une inconnue. Elle ne se reconnaissait plus dans la créature heureuse, nouvelle qu’elle était devenue.