Cependant Noémie de nouveau se sentait reprise par ses idées. Elle n’avait pas dit ce matin-là: «Plus haut!» comme les autres jours. Elle s’était levée avec une âme dolente, une âme de petits chemins bas zigzaguant sous la brouée. Et maintenant, pas à pas, elle gagnait la fontaine, comme les gens appelaient le pan de roche d’où sourdait une eau claire.

Elle demeura là, immobile, les mains sur les genoux. L’onde à menus bouillons d’argent roulait entre les pierres. Un crépuscule vert tombait de deux noyers énormes.

Noémie contemplait le miracle éternel de la petite source: on l’avait toujours connue, descendant du plateau et sans jamais s’arrêter, continuant à verser son petit flot. Le lieu était religieux comme un baptistère dans une église: les anciens hommes étaient venus là avec les vases sacrés comme les femmes allaient encore là remplir leurs seaux. C’était simple et inexplicable à l’égal d’un mystère. Le bon Dieu des campagnes regardait à travers les hauts croisillons des rameaux. Le ciel avait l’air d’un vitrail entre le vert lumineux des feuilles. Et à petites fois sans trêve, avec un bruit rythmé comme la musique même du sang de la terre, coulait le filet d’eau.

Les racines de l’être frémirent en Noémie; la vie des âges passa, la transmission indéfinie des puissances humaines. Comme la petite onde, elle venait, elle aussi, d’un lointain obscur où des jeunes filles, des fiancées s’étaient penchées sur les sources profondes, tâchant de conjecturer leur destin. Rien n’avait pu arrêter la vie des races; rien n’avait pu avoir raison de la petite onde intérieure. Si un roi était venu là et avait voulu refouler le flot monté du cœur de la terre, est-ce que tout de même cette force incompressible de l’eau ne se serait pas fait jour d’un autre côté?

Noémie trembla. Elle sentit que, par une pente naturelle, sa pensée l’entraînait. Elle se rappela le mot de Jean Fauche: «Comme va le ruisseau...» Elle compléta mentalement: «Comme vont les ondes de la vie, comme va l’élan des âmes...» Une seconde, sa vie s’arrêta: elle souffrait une peine vive. La vérité fut plus forte... Et si, par exemple, c’est le flot des charités fraternelles qui jaillit du cœur de l’homme, existe-t-il quelqu’un au monde qui puisse dire qu’il en fera dévier le cours?

Jean Fauche, pourtant, lui avait dit si doucement:

—Voulez-vous être ma femme?

Mais, en disant cela, c’était comme s’il avait dit:

—Noémie, vous et moi serons seuls ensemble sur la terre désormais avec les enfants que nous aurons l’un de l’autre.

Sa gorge frémissante entre ses mains, elle sentait que sa vie était restée là-bas où il y avait d’autres vies auxquelles elle était nécessaire. La source profonde dans son cœur grésilla, sanglota. Il sembla que Juliette, Adèle, Constance, et les autres venaient à la fontaine et pleuraient de grosses larmes. Et elle aussi maintenant savait qu’il n’y aurait jamais personne, ni Jean Fauche ni un autre, pour avoir raison de cette force incompressible de la petite onde éternelle.