Elle n’était pas triste et elle n’était plus seule. Une humanité l’entourait, sa vraie famille à elle qui avait été mise au monde pour aimer maternellement celles qui n’avaient pas connu la tendresse. Encore une fois Jean Fauche aurait pu dire: «Comme va le ruisseau...» L’eau suivait sa pente: elle descendait de la montagne et courait se perdre dans la vallée.

Elle fut soudain décidée. Elle rentra à l’hôtel, appela la grosse hôtelière:

—Ecoutez, mâme Moya, il ne faut le dire à personne, mais je m’en vais demain, je dois m’en aller. Gardez-moi le secret jusque-là, faites cela pour moi.

La bonne femme avait les yeux humides.

—Allez! fit Noémie, je pleurerai bien plus que vous, mais je dois partir, il le faut. Plus tard, je reviendrai, oui, quand je serai plus vieille, on sait pas. C’est ça qui sera une joie de nous revoir!

Courageusement elle lui mentait. Elle monta à sa chambre, ficela ses bottes d’herbes, rangea ses petites robes au fond du coffre par-dessus ses livres. Et elle avait fermé la fenêtre: elle ne voulait plus regarder le fleuve où si souvent elle avait aperçu Jean Fauche pêchant dans son bateau.

Mais le lendemain, réveillée au petit jour, elle fit jouer la targette et se pencha pour voir une dernière fois la maison qui aurait pu être la sienne. Les volets étaient clos; des grappes de roses mouillées ressemblaient à de gros cœurs lourds d’avoir pleuré. Il lui sembla que Jean Fauche allait ouvrir la porte et descendre faire le tour de son jardin en fumant sa pipe, comme il le faisait tous les matins avant de partir avec sa barque. Et puis il levait la tête et la tenait un peu renversée sur l’épaule en regardant si le petit rideau ne s’agitait pas.

—Allons, du courage!

Elle entendit Moya et sa femme qui, à pieds nus, marchaient dans la chambre au-dessus. Bientôt l’arome chaud du café monta par l’escalier. Toute habillée, son chapeau sur la tête, elle descendit déjeuner. Madame Moya toujours avançait l’assiette aux beurrées.

—Voyons, mangez donc... C’est du pur froment et j’ai mis six œufs dans la pâte. Vous n’en aurez pas toujours du comme ça là-bas...