—Allez, je vous crois, mais tout de même merci, non, ça ne passerait pas.
Elle s’efforçait d’être gaie, un rire tremblait à ses lèvres. Constamment elle regardait la pendule, pensait:
—Nos trains se croiseront.
Les trois jours étaient expirés: son Jean allait rentrer au moment où pour toujours elle s’en allait. Quelle chose triste c’était là!
Son âme un instant la quitta: elle vécut les heures brèves, de nature. Elle avait eu son roman, comme les élues. Pauvre et fragile roman! C’était hier, cela semblait si lointain déjà. Et elle repartait comme elle était venue. La vie à jamais les séparait.
La demie après six sonna. Elle embrassa longtemps la bonne madame Moya comme si du même coup elle eût embrassé tous ceux qui avaient été mêlés à sa vie pendant les deux mois qu’elle avait passés au village. Maintenant le cœur lui manquait: elle n’avait plus la force de s’en aller, toute molle, les jambes fauchées.
—Ah! Mame Moya! Madame Moya!
Mais Moya l’attendait sur la porte avec les paquets, les cartons et le coffre qu’il avait voulu porter lui-même. La marine commençait à s’agiter, comme à chaque rentrée de M. Fauche. Fré D’siré venait d’allumer sa pipe et tapait sur un clou. Tantin, remonté du fleuve avec ses deux arrosoirs, allumait la sienne et contemplait le clou. Noémie put se jeter dans la ruelle sans être vue.
Ils passèrent devant le cimetière: Moya allait un peu en avant de son large pas. Elle regarda par-dessus le mur la tombe de cette autre Noémie qui lui avait fait désirer d’avoir là aussi, à l’ombre de l’église, une petite croix contre laquelle une bonne âme comme elle un jour aurait lu qu’elle était morte très vieille, regrettée de ses enfants et petits-enfants. La sienne, si jamais elle en avait une, resterait perdue parmi la cohue des petites croix anonymes, dans la tristesse des banlieues.
Elle était redevenue maîtresse de ses mouvements: elle jouissait de se sentir le cœur calme. La mort n’éveillait point de tristesse en elle.