—Hé! Jasper Joost!

Voilà que maintenant, du fond d’une des petites cantines où se vendaient du thé et diverses sortes de tord-boyaux, les sans-travail l’appelaient, venus là se cuire à la chaleur d’un brasero rouge. On lui tendait les mains, on était heureux et il faisait apporter un saladier de rhum chaud.

Ce n’était pas là tout de même une vie pour un homme de l’importance de M. Jasper Joost.

CE JOUR-LA, A CAUSE DE LA GELÉE, PERSONNE NE TRAVAILLAIT [(P. 69)].

III

Tout le sommeil de la maison se rentassa dans les coins, au petit cri de Josina ouvrant les yeux et palpant le vide du grand lit où n’était plus son cher Jasper. Un jour trouble indécisait aux oreillers un creux refroidi; elle vit dans la demi-teinte blafarde le fauteuil déblayé de ses habits.

«Encore une fois parti!» gémit-elle. C’était après tout une petite âme sans méchanceté, une âme fondante, comme un bonbon mou dans de la ouate. Un ennui tiède l’occupa un instant; elle se rappela le bon temps où, à ses côtés, il aimait prolonger les chaudes paresses sous l’édredon. Ah! oui, ils avaient eu longtemps ensemble un ménage, un ménage où c’était tous les jours la gaieté et le rayon de soleil des dimanches. La maison pourtant avait toujours son air de nid dans le duvet; rien ne semblait changé: il n’était survenu que cela... Mais cela, c’était justement le grain de sable dans un mécanisme, la petite poussière qui arrête les aiguilles sur un cadran de montre, l’atome logé entre les ressorts et qui en suspend le rythme.

Ainsi pensait Mme Joost, son clair regard de faïence bleue tourné vers la fenêtre, comme si elle eût tenté de percer les soyeux rideaux pour suivre là-bas, au cœur du dur hiver, un pauvre homme égaré qui peut-être un jour ne reviendrait plus. De légers soupirs dégonflèrent à la surface des draps comme des bulles d’eau sur un étang. Se pouvait-il que Jasper encore une fois eût cédé à ses tristes entraînements? Mais presque aussitôt, comme rentrés d’un long voyage, ses yeux pâles, mal essuyés de sommeil, s’en allaient effleurer la commode ventrue aux cuivres torsés en lianes et où elle serrait ses bijoux, pour revenir mourir ensuite aux capitons des deux grands fauteuils de velours d’Utrecht, dans les retours de la cheminée. Une si tendre paix conjugale traînait aux pénombres mousses, comme de la vie stagnante et blottie! Tout y apparaissait si rond, si heureux, si bienveillant, si en correspondance avec son aimable petite personne beurrée et dodue, d’une chair de très jeune volaille nourrie au grain!

Une senteur de petits pains chauffant au four s’insinua par la porte; ses narines battirent: elle vit en pensée la table mise, la fumée blonde spiralant de la bouilloire, les tasses, la soucoupe aux anis et un spasme léger lui mourut à la bouche. Voilà qu’elle dépendait en hâte, dans la grande armoire à vantaux, la toilette du lever, un jupon de soie citron, le caraco mandarine et la petite capeline en vair fourrée, ainsi qu’il se voit chez les dames de Terburg et de Metzu. Les pieds vite glissés dans ses mules, elle trottait ensuite à petits claquements de talons le long des tapis de l’escalier. La Minerve, dans l’escalier, avait quitté sa tunique d’ombre; elle régnait toute blanche, à présent, jouant le marbre antique. Et d’en bas, avec la douce chaleur du calorifère, monta la chanson joyeuse de Fifi, le canari, qui, pour la saluer, se mettait à filigraner ses sons les plus longs et les plus ténus. Le bonheur et la vie s’éveillèrent devant Josina, comme devant la princesse d’un conte d’Andersen. Elle sourit à ses deux servantes qui arrivaient lui faire cortège. Poucke sur ses pas descendait en sautillant et agitant la queue.