Sur la nappe, quand elle entre, les deux tasses, l’une en face de l’autre, ont un air de bonne confiance mutuelle; elles se regardent presque avec des visages humains, comme deux êtres habitués à se rencontrer à la même heure pour un tranquille et grave devoir. Cependant ce n’est là qu’une apparence: personne, cette fois, ne viendra s’installer de l’autre côté de la table, devant l’autre tasse. Alors le frêle édifice de sa joie s’émiette; la bonne petite femme se sent un pincement au cœur pour l’illusion de ce tête-à-tête d’où l’un des deux si souvent déjà resta absent.

—Ach! fait-elle en exhalant le vent léger d’un soupir de Hollande.

Liesje, en jaquette à basque longue d’une claire nuance fleur de pêcher, a monté le plateau de métal estampé aux dessins de givre. La théière contourne son col de cygne minuscule, le pot au lait s’arrondit à côté, d’une courbe de gros fruit. Il y a aussi le joli sucrier en Chine, une porcelaine azuline où vermillonnent des œillets aux pistils d’or. Et la bouilloire commence à glousser sur le réchaud tandis que mevrouw Joost s’assied aux plis de sa jolie jupe de soie citron, sans qu’on puisse dire à quoi elle rêve. L’accorte «meisje» alors met sa tête sur le côté et la regarde doucement, et les yeux de la dame remontent jusqu’aux belles joues peintes de la petite servante: ils s’emperlent de clarté humide, à moins que ce ne soit le reflet des argenteries qui se joue sur leurs orbes pareils à des boules de verre. Toutes deux à présent se dévisagent avec sympathie; la petite servante a un petit mouvement discret, la nuance d’un peu de pitié respectueuse, comme si entre sa maîtresse et elle existait un secret partagé, et Josina à son tour incline plusieurs fois la tête, d’un air de lui dire:

—Voilà, oui, après huit ans de mariage!

IL S’ASSIED AU BORD D’UNE CHAISE, DÉPOSE A TERRE SON CHAPEAU DE FORME DÉMODÉE [(P. 73)].

Cependant Fifi, avec le frétillement de sa queue en éventail, file sa musique de verre. Il habite une cage en cuivre dont les minces treillis s’ajourent sur les vitres de la serre qui encadrent le jardin tout blanc comme un petit paradis artificiel. L’aimable hiver, avec ses ramures d’arbres filigranés, ses délicats guillochages orfévrant les tamarix et les lauriers d’un air de petite forêt d’archal, s’avive au charme des jacinthes rose-clair et gris-perle; grâce à leur parfum frangipané, il règne un leurre doux de Floride et comme le riant mensonge d’un paradis de fleurs et d’oiseaux. Et le poêle de faïence blanche ronfle, fait une base aux ramages du canari; une vapeur s’effume du thé versé: le cristal des cloches à fromage se prismatise d’un arc-en-ciel de reflets où se brise, au gré des facettes, la perspective des verrières et du jardin.

Tout à présent s’anime d’un égoïsme subtil de moite vie au chaud. De fluides aériennes, consolantes images s’interposent dans la vision de la petite dame triste de tout à l’heure; elle n’a plus les mêmes yeux humides, ses yeux de fleurs du bord de l’eau, et les yeux de la «meisje» aussi ont changé, un rien de malice se joue en leur cristallin. C’est que quelque chose a passé qui les prédispose l’une et l’autre à l’oubli et à la mansuétude. Josina agite avec la cuiller les petits ronds de sucre dans sa tasse, souffle en enflant les joues sur la fumée blonde, puis de nouveau regarde Liesje et sourit en haussant légèrement les épaules. Aucune des deux n’a rien dit.

Elle lève ensuite une des cloches et se sert une mince découpure de gouda, transparente comme une feuille de mica.

—Un peu trop jeune, Liesje... fait-elle.