Le regard attaché à l’«espion», ils espérèrent longuement voir se détacher des profondeurs noires du petit miroir le septième passant; mais celui-là sans doute demeurait chez lui, craignant de s’aventurer à la rue par cette intempérie: comme des laines d’agneau sous les ciseaux du tondeur, à gros flocons tombait la neige, un peu moins blanche à mesure dans le soir qui s’abaissait. Cependant ni l’un ni l’autre ne se pressaient de faire venir la lampe: une bluette de jour un instant encore tremblota à la circonférence du samovar de cuivre rose, et c’était très doux, comme au bout du monde, comme aux portes du paradis. Le canari, dans la petite pièce, avait cessé de chanter; Poucke, roulée en colimaçon, soufflait de bien-être dans l’âtre. On entendit d’autant mieux le chant aérien, tendre comme un air de flûte, fluide comme un gaz, qui, avec la vapeur, spiralait du bec du samovar. Une bonne paix de conscience, chez M. Jasper, s’égalait à celle de la maison, toutes deux confortables, moelleuses et sans reproches. Il se sentit dériver vers des régions où tout le monde était heureux; il ne savait plus bien s’il était encore éveillé, s’il ne dormait pas. Tout à coup la vapeur déborda avec impétuosité; Mevrouw, endormie dans son fauteuil, poussa un cri, comme si la sirène d’un bateau sifflait dans le vestibule. Mais Liesje apporta la lampe: la rassurante évidence seule régna.
—Ah! se plaignit M. Jasper, voilà qu’il fait trop clair à présent. Un homme comme moi voit trop bien alors qu’il n’est bon à rien sur la terre, puisque la lumière est faite pour éclairer le travail des hommes et que moi, je ne sais pas travailler.
Sans se presser, la bonne dame jeta une cuillerée de thé dans la théière, passa l’eau, mettant à chaque chose le temps voulu, évitant la fatigue de penser pendant que ses mains étaient occupées. Et seulement après qu’elle vit s’évaporer l’eau, elle haussa l’épaule et dit:
—C’est encore là une de vos idées... Comme s’il n’y aura pas toujours des gens qui se croiseront les bras pendant que d’autres travailleront.
Jasper Joost réfléchit une seconde et, secouant la tête:
—Non, voyez-vous, femme, cela n’est pas juste, et je le dis ainsi parce que que je le sens.
Elle souleva le couvercle de la théière, passa le reste de l’eau. Et, appuyée des poings sur la table, dans la clarté rose du grand abat-jour, elle le considérait avec une commisération tendre.
—Enfin, n’êtes-vous pas mynheer Joost, le rentier? Y a-t-il quelqu’un qui oserait dire que vous ayez besoin de travailler pour vivre? Moi, j’ai aussi mes petites idées là-dessus. Je sais bien que si le bon Dieu avait voulu cela, il n’aurait pas fait de vous le fils d’un homme riche.
—Non, ne dites pas cela, Josina; mon père a fait sa fortune en travaillant. Il était cordier et d’abord il a travaillé comme ouvrier pour les autres. Puis il a eu des ouvriers à son tour, il a pris un petit enclos où du matin au soir il torsait, il torsait... Voyez-vous cela, je ne puis l’oublier; moi, j’ai simplement recueilli sa fortune sans avoir jamais rien fait pour la mériter. J’ai mené ensuite la vie oisive des hommes qui ont de l’argent. On me trouvait toujours au café... Ma vie à moi n’aura servi à rien, ni à personne.
—Vous avez fait bâtir des maisons. Votre argent a donc servi à quelque chose. Les maçons ont gagné leur pain en travaillant pour vous. N’est-ce pas comme si vous aviez travaillé vous-même?