—Non, ne parlez plus de cela, je vous en supplie; car voilà justement la chose horrible: s’ils y ont gagné leur pain, ils ont manqué aussi d’y laisser leur vie.

Une senteur d’été, un arome léger de foin au soleil monta de la théière. Sur le plateau, de minces tasses de porcelaine en Chine transparent et bleuté avaient la forme de calices. Josina les remplit; la paroi à mesure s’obscurcissait jusqu’à ce qu’à la fin un étroit disque pâle cerclât seul le rebord. Un bonheur plus intime flotta alors; le fin vibrement de la clarté rose-aurore de l’abat-jour, le crépitement des houilles sous la faïence blanche sensibilisèrent l’atmosphère comme les pensées d’une âme frileuse et blottie. Tous deux, enfoncés dans leurs fauteuils, lapaient du bout des lèvres l’infusion brûlante. Elle, par moments, allongeait les doigts vers la corbeille aux biscottes; Jasper, lui, regardait de son œil de rêve on ne sait quoi très loin. Ses idées continuellement repassaient comme de hauts et légers papillons. Oh! comme il les voyait nettement maintenant sous la lumière rose de la lampe! Il lui semblait qu’il n’y aurait jamais assez de clarté pour les vérités qui s’agitaient en lui.

—Voilà, chère femme, dit M. Jasper en soupirant après un long silence, il y a trop de bonheur ici. Une mouche vient au bord d’un pot de crème et elle est grisée... alors elle se met à descendre: elle est tout au bord de la crème et il arrive un moment où c’est trop tard, où il faut qu’elle s’y noie...

Il disait cela lentement, à mi-voix, comme se parlant à lui-même, et dans sa pensée il était bien cette mouche qui goûtait dans le petit pot de crème un vertige sucré duquel résultait pour elle la mort. La grasse petite femme n’eût pas manqué de trouver que c’était là encore une de ses idées à lui, si elle-même, doucement grisée de thé, de biscottes et de confiture, ne s’était, elle aussi, dans le moment, comme la mouche, sentie tomber au fond du pot de crème. La tête renversée, expirant de légers souffles du bout de ses lèvres entr’ouvertes, elle offrait l’image de la petite mort du sommeil dans une mer de délices.

Jasper, étonné qu’elle ne répondît pas, tourna la tête et, la voyant si mollement endormie, ferma à son tour à demi les yeux, gagné par l’air de bonheur de la chambre. Une petite âme joyeuse chantait toujours dans le samovar; Fifi, comme un rêve, jetait quelques notes; les jacinthes émettaient de subtils esprits bariolés, et même les fromages, sous leurs cloches, avaient un rire d’onctueux visages hollandais. Que tout était bon, désirable et accompli! D’invisibles présences, comme tous les saints du calendrier réunis, multipliaient l’illusion d’un anniversaire de famille, où il venait de petits anges avec des drageoirs, des harmonicas et des bouquets en fleurs de papier. Et sous l’abat-jour rose palpitaient des parcelles de vie heureuse, comme de la poussière d’or. Jamais M. Jasper Joost n’avait eu avec plus d’évidence le sentiment que vraiment il avait été mis au monde pour connaître un total et permanent bonheur. Il sentit que la mouche toujours plus bas descendait vers le petit lac de crème, au fond du pot.

PENDANT DES ANNÉES, JASPER N’AVAIT JAMAIS MANQUÉ SA PARTIE DE DAMES [(P. 80)].

Mais soudain une ombre passa sur la vitre, une ombre maigre et si frêle; elle regarda un instant dans la pièce, et puis tourna sur elle-même, d’un geste de petite marionnette qui va casser. Il sembla que tout le froid de l’hiver fût entré. Jasper pâlit, toussa, ferma les yeux. Finie, la petite musique du samovar et fini le rêve! Ah! il la reconnaissait bien, la petite ombre! C’était une de celles qu’il voyait traverser ses sommeils bourrelés et qui, au matin, lui faisaient signe de quitter son grand lit douillet pour courir là-bas, vers la souffrance humaine.

Jasper maintenant était debout; son cœur battait de regret, d’espoir, de secrète honte. Il soupira longuement en enveloppant d’un regard circulaire le poêle de faïence blanche, la table et ses anis comme une giboulée rose tombée du paradis. Une main sur la pomme de cristal, il s’attarda une seconde, regarda dormir Josina...

Dans le soir blanc de la rue, ensuite, il marchait à grands pas; les petites maisons peintes, sous leurs calottes de neige, ressemblaient aux bonshommes en spikelaus que le pâtissier tirait du four à l’époque de la Saint-Nicolas, perruqués d’étoupe blanche et les joues glacées du reflet rose d’une aurore du pôle. Il dépassa la place, enfila trois petites rues où des coulées de lumière filtraient des contrevents, longea le port, et finalement s’en vint frapper à la porte d’une maison basse où une femme se mettait à crier que si c’était enfin lui qui arrivait, il n’y avait vraiment pas de raison pour qu’un jour il n’arrivât plus du tout. Et avec bonté il répondait, de l’autre côté de la porte: