Qui a dit que nous n’étions pas des hommes comme les autres hommes ? — Comme les autres hommes nous avons poussé — notre premier cri entre le moulin à eau et le moulin à vent.
Le poil ensuite nous est venu en même temps — que poussaient nos dents ! — Alors comme les bêtes nous avons mordu. — Un vent secouait nos cheveux comme des drapeaux.
Pourquoi serions-nous inférieurs aux hommes — issus comme nous d’une matrice de femme ? — Est-ce que nous n’avons pas des mains pour les égorger comme ils nous égorgent ?
Tout aussi grands visages possédons, — tout autant souffrir pouvons. — Nous sommes bruns comme les labours, — nos yeux luisent comme les faux avec lesquelles nous les faucherons — le jour des rouges moissons.
Partout où nos pieds larges foulent la terre, — le corps de Christ gît trépassé pour notre rédemption.
VII
LA CHANSON DE LA QUENOUILLE
Filez, quenouille ! Les fuseaux d’hiver — là-haut filent de la neige, — le moulin dans le vent file de la farine. — Mon cœur comme une araignée file la toile bise, — mon cœur file les lins de ma cornette de veuve. — Filez, filez, quenouille !
En Palestine, l’homme avec le roi est parti. — Ils ont emporté le soleil à leurs étendards. — Je suis comme un champ sous le givre, — l’hiver maintenant neige sur mes épaules. — Je suis comme un champ où parmi la neige — est restée enfoncée la charrue. — Filez, quenouille !
L’homme pendant les adieux — m’a dit : Ils ont cloué Notre Seigneur sur la croix ! — Ils lui ont percé le flanc de leurs lances ! — Alors les rameaux verdoyaient, la rosée — sur la lande brillait comme les pleurs de Notre Seigneur ! — Les rameaux n’ont plus reverdi, — l’hiver filait de la neige. — J’ai filé toute seule dans l’âtre, — les lins de mon agonie. Filez, quenouille !
Quelle est cette femme ? — La mienne avait des cheveux blonds — comme les froments mûrs. — Dites, savez-vous ce qu’elle est devenue ? — L’homme est revenu et ne m’a pas reconnue, — portez-moi sur le lit et me couchez dans le suaire, — lequel j’ai tissé avec mes cheveux gris.