«Si l’on veut donner cette destination nationale à la cathédrale de Reims, dit M. Aulard, il faudra, comme on dit, la désaffecter. On ne pourra le faire que si les consciences catholiques y consentent. Il ne faut pas que notre future victoire, par aucun de ses effets puisse attrister aucune conscience française. Notre joie devra être unanime.»
Et M. Aulard conclut en formulant un espoir qui est aussi le nôtre: «Espérons que très spontanément et très librement, les catholiques diront oui—à ce beau et national projet.»
Mais si sur ce point assez délicat, j’en conviens, les consciences catholiques se montraient dogmatiquement irréductibles, ne pourrait-on pas, sans porter une atteinte profonde à la grandeur du projet initial, élever sur l’emplacement même où fut l’Archevêché, tout à côté de la cathédrale, solidement consolidée et riche de ses glorieuses blessures, le monument commémorant aux héros inconnus morts pour la patrie, le Panthéon ossuaire, le tumulus honorarius sous lequel, dans de cryptes profondes, reposeraient pour l’éternité les ossements épars sur l’immensité du sol. J’entends bien l’objection de M. Henri Lapauze: «Les ossuaires seront constitués sur le champ de bataille. C’est bien le moins que les restes de nos glorieux soldats attestent leur héroïsme, là où il se manifesta.»
Sans doute, mais je me demande, avec une certaine anxiété, ce que deviendront tous ces restes humains qui gisent aujourd’hui, deçà delà, des bords de l’Yser aux forêts des Vosges, sous des tertres hâtivement élevés, lorsque les socs impitoyables des plus formidables charrues et les dents des herses perfectionnées auront rétabli l’ordre dans le sol chaotique des batailles à travers les débris de fer et les ossements confondus:
«Ayez pitié des morts des sauvages assauts,
«Pêle-mêle enfouis sous terre par monceaux.»
Et, puis, en admettant même qu’à l’aide de réglementations municipales très sévères ces tertres mortuaires puissent être préservés contre toute injure involontaire, quel spectacle de désolations éternelles à travers nos campagnes de la Somme, de l’Aisne, de la Marne, de la Meuse... que celui de ces ondulations funèbres sur lesquelles le voile de l’oubli «double linceul des morts» s’étendrait d’année en année. Les restes identifiés seraient ramenés au pays natal et y reposeraient entourés des soins les plus pieux. Quand au Panthéon ossuaire de Reims, il ne renfermerait lui, dans ses cryptes profondes, véritables catacombes, dont l’hermétisme calmerait les appréhensions hygiéniques de M. Louis Bonnier, l’éminent architecte, que les restes des héros inconnus. Et, alors même que ces souterrains ne serviraient d’éternel refuge qu’aux pauvres restes dispersés seulement dans les plaines de la Champagne, leur suprême destination suffirait à justifier le pèlerinage dont parle l’auteur de la lettre anonyme citée plus haut et qui, suivant la belle expression de la comtesse de Noailles, deviendrait: «la fête de la douleur et de la gloire française».
Je vois déjà, vision poignante et sublime, se dérouler au milieu du frisson des drapeaux, au bruit des marches funèbres ou triomphales, le cortège immense des foules silencieuses, à l’ombre même de la cathédrale mutilée, mais toujours debout comme une éternelle protestation contre l’infamie des Barbares. Et cela dans la plus noble des cités, dans la ville martyre, qui fut, pendant l’interminable bataille, comme le cœur toujours saignant de la patrie envahie. Aujourd’hui, plus que jamais, s’affirme le devoir d’en faire le lieu sacré du pèlerinage annuel à la gloire des soldats du peuple, des héros morts pour la patrie.
C’est une nouvelle cérémonie du sacre qui aura aussi sa grandeur.
Et j’ose affirmer que bon nombre de projets de commémoration patriotique déjà sur le chantier et dont la réalisation constituerait un désastre artistique pour notre pays, projets pour la plupart d’une conception très déconcertante s’évanouiraient à jamais, si le principe de cette solennité annuelle d’une expression à la fois si émouvante et si synthétique, d’un symbolisme si clair et si noble était favorablement accueilli par l’opinion du pays et surtout par les braves habitants de l’héroïque cité.
Je n’ignore pas que le vénérable archevêque de Reims s’élève contre tout projet qui consisterait à s’opposer à la restauration de la cathédrale. «Nous réparerons la cathédrale, a-t-il déclaré—cela il le faut—nous avons les moulages de ses statues, les photographies en couleurs de ses verrières..... Puis le jour viendra où les portes se rouvriront pour l’exercice du culte, car je tiens, avant toute chose, que la cathédrale où fut baptisé le premier roi chrétien, reste la première église de France.»