Que Son Éminence me permette de lui faire observer qu’aux yeux de l’humanité toute entière, la basilique de Reims est aujourd’hui même, avec ses glorieuses mutilations, non seulement la première église de France, mais encore la première église de la Chrétienté. N’est-ce pas elle, en effet, que visait le geste incendiaire de l’impérial iconoclaste lorsqu’il s’écriait dans un accès de piétisme hypocrite: «Les églises catholiques du romanisme papal dont on vous impose l’admiration excessive sont parfois des injures au Tout-Puissant. Dieu y est injurieusement oublié au profit de saints imaginaires, véritables idoles substituées à la divinité par la superstition latine. Des maîtres allemands dignes de notre race ne doivent pas décrire de telles églises sans s’élever avec indignation contre les superstitions du romanisme...»
Il faut que la Ruine subsiste éternellement. Jamais, dans l’histoire de l’humanité, symbole de protestation ne se dressa avec une plus terrible éloquence contre les crimes des Barbares. Voilà vraiment le grand monument du souvenir national.
«L’insulte, le crime ont placé une âme nouvelle dans le lieu profané. La Ruine est et sera le Témoin devant l’humanité. Elle ne doit pas plus être soignée et guérie, sous peine de perdre tout son sens, qu’un Christ dont on fermerait les cinq plaies...[4]
«Oh! non, n’y touchez pas! s’écrie avec une véhémence indignée, M. Antonin Mercié, l’illustre statuaire, l’auteur du Gloria victis et du Quand même! quelques jours à peine avant sa mort. Vous n’en avez pas le droit. Il ne faut pas la restaurer, voyez l’horrible travail qu’on fait à Saint-Sulpice tous les Viollet le Duc—ah! n’y touchez pas!»
Nous pourrions multiplier ici, les protestations, chaque jour plus nombreuses, venues, de partout, s’ajouter à la nôtre, pressantes, souvent très éloquentes. Mais la discussion désormais largement ouverte sur ce sujet passionnant, est loin d’être close, car, comme l’a si justement dit M. Jean de Bonnefon, «s’il faut haïr les Vandales, il faut craindre les architectes».
Veillons...
Mais pourquoi, dès aujourd’hui, les opinions contradictoires ne communieraient-elles pas dans le projet suivant, qui, nous semble-t-il, est de nature à donner satisfaction à tous:—Aucune restauration ne porterait atteinte à la majesté des ruines, mais une ou plusieurs chapelles latérales seraient consacrées aux cérémonies du culte, attestant ainsi la pérennité du caractère sacré de l’antique basilique. La ville et le chapitre de Reims pourraient prendre l’initiative de la construction d’une autre cathédrale. L’emplacement serait facile à trouver—plus facile peut-être que l’architecte rêvé—et les millions, on peut l’affirmer, afflueraient bien vite, de toutes les parties du monde.
Voici une des dernières protestations en date. Il s’en dégage une vive émotion. On sent que la pensée qui l’anime vient du plus profond du cœur, et comme on peut en juger, cette pensée s’exprime de bien jolie façon. Toutes nos cordiales félicitations au brave petit sergent de la ligne, qui dans le périlleux accomplissement de son âpre mission, au milieu des ruines fumantes et des misères sans nom, sous la menace constante de la mort et de l’anéantissement total, garde encore assez de sérénité d’âme pour enseigner le devoir et rêver de l’éternelle beauté.
A. D.