Aux Armées.
Monsieur,
Laissez-moi vous dire combien l’initiative que vous avez prise, au sujet de la Cathédrale de Reims, a intéressé les soldats qui ont vécu à son ombre tourmentée, et qui, des tranchées ou du cantonnement, chaque jour, au fond de l’admirable plaine fauve où gît la cité meurtrie, apercevaient les tours de l’église qui ne veut pas mourir.
Elle ne veut pas mourir parce que, n’en dût-il rester qu’un chapiteau, à la volute de l’acanthe ou à l’enroulement de la vigne s’accrochera la chaîne des souvenirs qui relie la ferveur d’autrefois au réalisme sentimental d’aujourd’hui. Le moindre de ses fleurons projettera dans l’avenir des rayons comparables à ceux de n’importe quelle pierre arrachée aux édifices qui sont les jalons de la pensée, de la civilisation ou de la foi. Il me semble que tous vos correspondants sont d’accord sur cette question de principe.
Vous vous êtes adressé à des artistes, à des érudits, à des critiques. Vous serait-il agréable d’écouter un soldat? Un soldat qui a compté, aux douloureux battements de son cœur, les obus lancés sur la basilique, qui a, pendant près de trois ans, entendu siffler la mitraille au-dessus de la ville, et connu les nuits rouges durant lesquelles les quartiers flambaient comme des torches? Cette ville, dont nous occupions les faubourgs, est devenue un peu nôtre, nous l’avons veillée à la lueur de la lune ou des incendies, nous éprouvons pour elle le sentiment du bon infirmier pour son malade; nous voudrions que notre protection continuât, même lorsque le grand péril aura été écarté.
Or, la ville, c’est d’abord la Cathédrale, et il y a pour elle un «autre danger», celui de la restauration. Je n’envisage pas une restauration maladroite, meurtre déshonorant, mais une restauration intègre.
J’admets le monument rebâti ou consolidé avec un soin pieux, je suppose qu’il renaisse, double fidèle de sa splendeur pacifique, ce ne sera jamais qu’un maquillage indigne des blessures qu’il porte «comme des croix de Guerre». Quand le temps aura étendu sa patine, armure de l’oubli, sur les pansements de mortier et les onguents de ciment, les historiographes auront recours, pour dénombrer les plaies et insérer les désastres, aux archives photographiques; mais la masse ira répétant, toutes haines assouvies:
«On dit qu’en 1914, la Cathédrale fut brûlée pendant une guerre avec l’Allemagne...»
Et ce sera tout...
M. Lenglet, maire de Reims, soucieux de la résurrection de la cité, reproche à d’Annunzio s’écriant que «jamais la Cathédrale n’a été plus belle», de parler en poète. Il veut un programme d’action.