L’action d’une ruine est immense, la ruine prolonge dans le temps une leçon historique et morale, un enseignement philosophique insigne. Je garde vive l’impression produite sur mon cerveau d’enfant par les vestiges de la Cour des Comptes. Je ne peux entendre parler de guerre civile sans voir, entre des maisons claires, le carré de verdure où s’effritaient les murs calcinés. Aucun livre, aucun dessin, aucun récit concernant la Commune, n’a exercé sur moi une telle vigueur d’évocation.

Quelle ruine saurait être plus agissante que la Cathédrale de Reims?

La conserver avec ses blessures! Mais le voilà le programme d’action! Et quel programme! Éterniser aux yeux de la postérité le spectacle de la destruction imbécile; confier aux pierres la tâche de clamer à travers les âges le thrène de la raison outragée! Peut-on espérer un plus farouche anathème contre la guerre? Car il ne sera plus question, en ces temps futurs, il faut l’espérer, des hordes incendiaires du Kaiser. L’Allemagne se sera rachetée, sera rentrée dans la Société des Nations, avec des penseurs, des poètes, des artistes, dont les œuvres voileront les horreurs anciennes. Songions-nous à Attila, en lisant Gœthe, avant la guerre? Réprimer le désir de guerre sera la besogne que nous léguerons à nos enfants, en mourant de la guerre.

L’Allemagne incarne depuis cinquante ans le satanisme guerrier. Il est possible que ce satanisme s’empare, un jour, d’un autre peuple. Aussi n’entourons pas la basilique de canons allemands. Remplacés par d’autres engins, les canons tomberont au rang des catapultes. Il ne faut pas qu’on sourie devant la ruine. Une ceinture de canons rapetisserait l’église qui doit dominer, non seulement notre Guerre, mais toutes les Guerres.

Aussi, nous demandons qu’elle ne soit pas restaurée, indépendamment des travaux nécessaires à sa conservation (voûte, toiture, contreforts).

Qu’elle soit entretenue ainsi qu’une relique.

Qu’elle demeure le témoin du triomphe momentané, mais toujours redoutable, de la passion belliqueuse.

Tel est le souhait formé par la plupart des soldats, depuis celui qui conseille lourdement, en une sorte de respect superstitieux: «Faut pas qu’on y touche», jusqu’à l’artiste qui pâlit à l’idée que, peut-être, on «ravalerait» le Christ du portail Nord, le Dieu de lumineuse beauté, dont un éclat d’obus a balafré la joue droite.

Au long de nos tranchées, vous l’avez sans doute constaté vous-même, lors de vos missions dans la zone de guerre, a poussé, drue, une moisson de croix. Dans la fièvre des premiers combats, on a creusé des tombes collectives. Des héros anonymes y sont confondus. Parfois, sur le tertre, un clairon, un képi, des lambeaux de vêtement: rien d’autre. Que de berges de canaux et de rivières, que de talus de chemins de fer et de routes, enferment des ossements dont une baïonnette rouillée marque la place!

Le soldat de la Grande Guerre dort sur un cimetière. Il vit avec la mort. Il en parle familièrement, comme d’un camarade avec lequel il entreprendra la suprême étape. Il a appris à la respecter sans la craindre. Dans la certitude que sa formidable épreuve terrestre lui assurait l’immensité paradisiaque, et grâce au voisinage des troupes indigènes, il a accommodé le quia pulvis es des chrétiens et un doux fatalisme oriental. Il se paganise sans le savoir. Il fait l’impossible pour ne pas gêner le copain qui repose à deux pas de lui sous une légère couche d’humus; il se prive de feu pour donner un cercueil aux tués de la journée. Il fleurit les tombes, y sème des graines de plantes rares. Demain, il déposera des offrandes au pied des frêles sarcophages de sapin.