— Je t’aime à ce point que si, pour ton bonheur, il fallait me sacrifier, m’effacer, me retirer de ta vie… oui, je crois que je pourrais le faire… Peut-être pas maintenant… pas tout de suite… mais lorsque quelques années de plus auront fait de moi tout à fait un vieil homme… Je t’aime bien, je t’aime sainement, puisque tout ce que j’adore, tout ce qui me fascine en toi de trouble, d’inconnu, d’énigmatique, je voudrais quand même l’extirper de toi, pour que tu sois plus parfaite… aussi pour que tu sois plus sûrement heureuse… Tiens, il faut que je te le dise aujourd’hui, où j’ai le courage de te parler à cœur ouvert… J’ai peur pour toi… Je ne suis pas un guide assez sévère… Je ne sais pas me faire obéir, et tu as insuffisamment confiance en moi… Tu abuses de ma faiblesse, tu vas vers de mauvais chemins, je le sens, et je redoute l’avenir, la voie où tu nous engages… Si je devais être seul à souffrir, je ne dirais rien, mais, ma pauvre petite, toi aussi, tu seras atteinte !… Ma Cady, dans la vie, il faut non seulement qu’une femme soit honnête et chaste ; il lui faut être prudente…
De ses doigts légers, gentiment, Cady caressait les paupières toujours baissées, encore humides de son mari.
— Là, là, calme-toi !… Que diable te prend-il, ce matin, d’être si sensible ?… C’est ton assassinat qui te porte sur les nerfs ?…
Il l’abandonna en soupirant.
— Ah ! tu as raison, c’est absurde… Je m’oublie, je m’attarde… et je suis ridicule !…
Il disparut pendant quelques instants dans le cabinet de toilette et revint complètement habillé, redevenu l’homme mesuré, au masque tranquille qu’il était d’ordinaire. Seuls, ses yeux gardaient une angoisse au profond extrême du regard.
Il se pencha sur la jeune femme, songeuse et souriante, sans la toucher, la respirant avec une passion contenue.
— Tu m’as dit tout à l’heure, Cady, que j’avais tort de ne pas être jaloux… Non, je ne suis pas jaloux… et sais-tu pourquoi ?
— Ma foi non. Je te donne toute raison de l’être, pourtant !…
— Vois-tu, Cady, c’est que je crois en toi de toute mon âme, de tout mon être… que j’ai besoin de cette foi absolue, que je n’existerais pas sans elle… Je sais que tu es coquette, audacieuse, étourdie… Ton éducation n’est pas arrivée à poser sur toi le vernis de réserve, de pudeur, la plupart du temps menteur chez les jeunes filles et les femmes. Mais, je te crois au fond honnête, loyale, plus sensible et tendre que tu ne veux le paraître, et incapable de vilenie réelle… Si tu me trompais, Cady, tout s’effondrerait autour de moi, car je devrais reconnaître que tout ce que je crois, tout ce dont je suis persuadé, toute ma religion de toi, tout ce que mes yeux aperçoivent, tout ce que mon cœur sent serait faux, erroné, illusoire !…