— Qui donc était ton vrai père ?…

Elle dit, perdue dans une rêverie :

— Quand nous nous sommes mariés, Victor et moi, nous sommes allés à Nancy, faire la corvée, il paraît nécessaire, des visites de famille… On nous a envoyés également chez des amis de mes parents… Nous avons été dans un château, en pleine campagne, chez une vieille dame qui vit seule, veuve, ayant perdu tous ses enfants… Elle avait peut-être soixante-sept ou huit ans… On voyait qu’elle avait dû être très belle, elle avait l’air triste et doux… pas indifférent, mais plutôt détaché de tout, parce qu’elle avait eu beaucoup de chagrins… Autour d’elle, c’était beau et simple. Le parc avait des arbres merveilleux, des fontaines, de vieux bancs de pierre sous des bosquets démodés et si jolis !… C’est solitaire au point que cela intimide, que l’on parle bas et que l’on marche malgré soi à pas de loup… Il y avait des roses et du jasmin en masse… Elle m’avait dit : « Cueillez tout ce qui vous fera plaisir. » Mais je n’ai rien voulu toucher… C’était comme des fleurs sur une tombe… sur la tombe d’un être que je n’ai pas connu, mais dont j’ai aperçu l’image, une fois, fugitivement… et qui était tout comme moi…

Elle s’arrêta brusquement et releva les yeux sur Georges.

— C’était étrange de penser qu’en somme j’étais chez moi dans ce parc… et que, si elle avait su, cette vieille dame si isolée sur terre, elle m’aurait embrassée et appelée sa petite-fille…

Elle se détourna, ajoutant, la voix lente, avec un indicible regret :

— Mais voilà, elle ne savait pas… elle n’a jamais su… Jamais je n’oublierai cette vieille dame, ce château et ce parc…

Georges fit un geste.

— On a quelquefois des impressions singulières, et qui ne s’effacent jamais… Un jour, c’était je ne sais plus où, dans une grande ville… J’avais fait la connaissance d’une jeune femme très jolie, une petite bourgeoise… Elle me dit que son mari était absent et que si je voulais nous passerions la nuit ensemble… Après le dîner, elle m’emmène chez elle. Elle me fait entrer dans un appartement modeste et gentil… Il n’y avait pas de salon, mais le cabinet du mari, une pièce confortable, avec un bureau couvert de papiers, la vraie table de l’homme laborieux… A côté, le panier à ouvrage de la femme… Devant les fenêtres, des jardinières avec des plantes… Bref, un intérieur de braves gens. La petite femme me conduit ensuite dans la chambre et la voilà immédiatement en chemise… Moi, déjà, je ne sais pas ce que j’avais, mais je n’étais pas pressé… Et voilà que, tout à coup, j’aperçois dans un petit lit, endormie, une fillette de peut-être trois ans, l’air heureux et paisible, avec de jolis cheveux blonds et de grands cils couchés sur des joues un peu pâlottes. « C’est ma fille, que me fait mon amie tranquillement. Mais viens donc, t’inquiète pas, même si elle se réveillait, ça ne fait rien, elle ne sait pas encore bien s’expliquer, elle ne pourra rien raconter. » Ma foi, je ne pourrais dire au juste ce qui m’a pris, mais j’ai attrapé mon chapeau et je suis parti… J’avais mal au cœur… Et quand j’ai été des fois à ne pas savoir où coucher le soir, je repensais à ce cabinet de travail où il faisait si tiède, au bureau, aux fleurs, à la lampe… à la petite fille, tout ça des choses que je ne connaîtrai jamais autour de moi…

Tout en causant, ils avaient rejoint un sentier qui débouchait sur une large allée où passaient des voitures et des autos.