On se cherchait, on échangeait des visites, on bavardait, on flirtait. Et, contre les groupes, les garçons se glissaient malaisément, chargés des plateaux des déjeuners pour ceux qui s’attardaient dans les compartiments.
Cady, chantonnante et insouciante, croisa Rosine Derval, éclatante de peinture fraîche, et déjà très « côte d’Azur » en une robe de serge blanche, une cloche ornée d’une plume verte enfoncée sur son visage impertinent et vulgaire, qui déjà s’empâtait imperceptiblement. Une camarade l’accompagnait. Toutes deux causaient haut, avec des airs dégagés, suivies de Georges, tranquille et souriant.
Par la porte ouverte d’un compartiment, on voyait Fernande Voisin dans le demi-jour prudent des stores tirés, déjà corsetée, mais revêtue d’un déshabillé de dentelles, avalant l’eau de Vichy et les biscottes grillées, sans beurre qui, prétendait-elle, la préservaient de l’embonpoint définitif dont elle était menacée.
Marie-Annette grogna lorsque Cady protesta devant la nuit persistante de leur chambrette.
— Laisse-moi tranquille !… J’ai donné l’ordre qu’on me réveille seulement une heure avant l’arrivée.
Alors Cady, évitant soigneusement le compartiment rétabli en salon, où Mme Darquet donnait des audiences, élut domicile sur un strapontin à l’extrémité du couloir. Et, regardant au dehors, elle refusa obstinément de bouger, même de répondre à ceux qui passaient près d’elle, tentaient de s’arrêter et de l’intéresser à leurs propos. Elle reçut Hubert Voisin, empressé et galant, par un regard terrible et un formidable « zut ! »
Marseille franchi, La Ciotat, Toulon dépassés, elle s’absorba dans le charme pour elle toujours neuf de la Méditerranée bleue, des montagnes violettes, des sinuosités de la route blanche au bord des précipices, grimpant les pentes rocailleuses couvertes de pins, redégringolant jusqu’au ras de l’eau qui écumait et feignait l’irritation. Décor à la fois très truqué, très arrangé, et d’un pittoresque néanmoins naturel, car il doit surtout sa valeur aux inimitables effets de lumière du ciel, à l’aride beauté des roches, à l’aspect tourmenté des pins rabougris ou superbes qui s’accrochent de-ci de-là, ou forment d’imposantes masses.
Lorsque, à la sortie d’un tunnel, le train s’arrêta à la gare nouvelle, un cri d’admiration se propagea tout le long des couloirs, où les invités se pressaient, curieux du coup d’œil de l’arrivée.
C’était, entre les flancs de deux montagnes à pic, un ravin étroit, plein de sombre et violente verdure méridionale, au bout duquel se superposaient les deux bleus ardents de la mer et du ciel. La voie filait à gauche sur un court viaduc, et plongeait dans un nouveau tronçon de tunnel ; à droite, la petite station se découpait en plein rocher, plantée d’une profusion de palmiers et d’agaves, avec de merveilleuses plates-bandes fleuries bordant la place emplie de luxueuses autos. Une route neuve, en lacets sous les pins, descendait vers la mer.
— Que de fleurs ! Que de fleurs ! plaisanta le directeur d’une scène parisienne.