C'est à ces derniers et à leurs exemplaires similaires qui liront le volume pour la première fois que je m'adresse ici, parce que détracteurs et complimenteurs se trompant également, n'ont point su voir dans mon roman ce qui s'y trouve réellement et le jugent de façon absolument erronée.
Les uns pour le louer, les autres pour le blâmer, ont aperçu dans la succession des chapitres de la «Petite Cady», une sorte de cinématographe raffiné et suggestif ayant uniquement pour but de provoquer chez le lecteur une satisfaction que les uns qualifient d'«artistique» et les autres de «polissonne».
Qu'ils ne s'étonnent pas, si je leur dis que je vois dans cette appréciation l'incapacité d'analyse de beaucoup de lecteurs d'aujourd'hui, qui aiment lire et qui ne savent pas lire, c'est-à-dire qui, faute d'une certaine gymnastique intellectuelle, ignorent l'art de comprendre la pensée d'un écrivain et interprètent un livre à l'aide seule de leur propre pensée et selon leurs propres goûts.
Chacun sait que l'art d'écrire s'apprend, se travaille, se perfectionne à force d'étude. Tout le monde ne sait pas que lire est également un art et que l'aptitude de juger, de critiquer, de comprendre, ne s'obtient qu'après certaines études et certains efforts.
Celui qui veut lire avec fruit, avec justesse, doit, non pas dévorer à tort et à travers des lignes et s'en tenir à l'impression physique et morale que celles-ci lui font éprouver, mais chercher chapitre par chapitre et à la fin du roman la charpente de l'œuvre, le but poursuivi par l'écrivain, l'idée générale qui se dégage des tableaux évoqués, des caractères tracés.
Celui qui lit sans analyser se trompe forcément, et chose curieuse, c'est son âme à lui, ses tendances à lui, son être secret qu'il révèle dans l'interprétation qu'il fait du livre lu. C'est ce qui explique que, d'un même ouvrage, l'un puisse dire: «C'est noble. c'est beau!»—et que l'autre s'écrie avec un ricanement égrillard: «Oh! comme c'est cochon!»
Le premier n'a été frappé que par ce qui a fait vibrer son âme généreuse; le second n'a ressenti que les émotions passionnelles qui se dégageront toujours pour certaines natures de tableaux réels et de peintures vivantes.
Tous deux se trompent, en ce sens que l'un aussi bien que l'autre n'a aperçu le roman que partiellement et ignore son ensemble, sa seule raison d'être.
La «Petite Cady» est le livre que j'ai le plus travaillé, surtout le plus mûri. Il est—il n'est guère besoin de le dire—non point comme quelques imbéciles le croient, un tissu de souvenirs personnels, mais le résultat d'une dizaine d'années d'observation, où jeune femme et mère s'occupant exclusivement de ses enfants, j'ai été en contact avec les bonnes, les gouvernantes, les institutrices des autres—de mes amies ou d'inconnues. Où j'ai vu, j'ai entendu, j'ai étudié la vie spéciale que mènent, à l'écart des parents, les enfants de la classe bourgeoise.
Combien de fois, interdite, stupéfaite, navrée de ce que j'apprenais, me suis-je demandé ce que pouvait devenir le cœur, l'esprit des enfants qui, à l'insu de leur mère, entendaient un pareil langage, voyaient de telles choses, étaient initiés à des mœurs, des idées si étranges, si éloignées des nôtres. De combien de drames secrets, étouffés ou ignorés j'ai été témoin! Que de documents j'ai enterrés, parce qu'ils étaient trop tristes, trop ignobles, trop invraisemblables!