Et peu à peu, éliminant les faits trop cruels, j'ai construit laborieusement la charpente d'un roman où les naïfs ne voient qu'une suite légère et insouciante de tableaux suggestifs. J'ai voulu prendre pour héroïne une enfant vivace, primesautière, énergique, qui dans un milieu sain eût été certainement une femme de valeur et d'action. Et, en la faisant passer par les phases d'une éducation pareille à celle que reçoivent la plupart des jeunes filles bourgeoises, j'ai essayé de rendre les déformations fatales que cette éducation apporterait dans son être, dans ses sens et son intellectualité. Et je suivrai la répercussion de cette éducation dans la vie tout entière de ce type choisi, car «la Petite Cady» sera continuée par «Cady mariée», «le divorce de Cady», «Cady remariée» et enfin «Son enfant».

Dans chacun des chapitres, sous la trame quelconque du récit, l'on retrouvera net, le fait que j'ai voulu prouver, l'étude morale spéciale qu'il comporte et pourquoi il existe.

L'épisode du bain de l'institutrice accompagné des commentaires de la femme de chambre de Mme Darquet a pour raison de montrer comment toute pudeur physique est détruite en Cady et comment les domestiques ont sali et ravagé en elle la silhouette maternelle.

Celui du fumoir fait ressortir comment inconsciemment les hommes dépravent une enfant rien que par l'ambiance malsaine dont ils l'entourent, par tout ce qu'il y a de vice, de débauche en eux, émanant d'eux et enveloppant, intoxiquant la petite fille comme la fumée de tabac et les liqueurs qu'elle hume.

Tout ce qui se rattache à la brève aventure du député avec l'institutrice est créé pour que l'on comprenne l'écœurement, la tristesse, la souillure d'une âme de fillette qui voit, qui comprend, qui frôle la vilenie de cette liaison paternelle.

Mais, à quoi bon citer?... Il n'est pas une scène, pas une ligne qui n'ait une raison, qui ne soit une pierre apportée patiemment pour l'édification de l'idée qui est tout le roman et que l'on pourrait résumer par ceci: la mère moderne ne s'occupe pas de ses enfants, confie leur être moral et physique à des individus indignes et ignore absolument le résultat de l'éducation qui leur est donnée ainsi que les personnalités qui sont modelées, à côté et en dehors d'elle.

On m'a reproché et on m'a loué d'avoir créé le «type de la jeune fille moderne» avec Cady. Rien n'est plus loin de ma pensée. Il n'y a pas de «jeune fille», de «femme», d'«homme», modernes. Il y a cent mille individus qui chacun ont leur caractère propre et qui sont à cent lieues les uns des autres.

Chaque caractère, chaque individu, est unique. Mais tous sont influencés par les faits à peu près identiques de la vie moderne. Et bien qu'évidemment les déformations qu'apporte une mauvaise éducation soient différentes selon la nature de l'enfant qui la subit, ces conditions ont toujours sur lui une influence néfaste.

J'ai donc créé avec Cady un type spécial et non pas un type ayant la prétention de représenter «la jeune fille» ni même une réunion de jeunes filles. C'est un échantillon, unique si l'on veut, de la faune parisienne, mais, ce que je revendique c'est la réalité, l'universalité du cadre, du milieu où je la fais évoluer. Certes, la plupart des jeunes filles ne seront point des Petites Cadys, quoiqu'elles aient eu à peu près la même éducation; elles vaudront plus ou moins, en tout cas, elles seront autres; cependant, toutes ou presque toutes grandiront et se formeront intellectuellement en des conditions analogues et ne comportant que peu de variantes. La plupart apprendront le mensonge, la dissimulation, la grossièreté, la haine et le mépris de leurs parents auprès d'une valetaille presque toujours pourrie, toujours haineuse, toujours en lutte dissimulée contre les patrons. Elles apprendront les réalités de la vie au travers du vice et de la trivialité de ceux qui sont leurs véritables compagnons et il en est qui—encore plus victimes que Cady de leur entourage—connaîtront non pas seulement la défloration morale, mais encore la souillure physique, les pires déchéances et les aventures les plus abominables à un âge où elles devraient être une «page blanche».

Qui doit-on rendre responsables de cet état de choses?... Les mères évidemment. Mais, il serait injuste de ne pas leur accorder des circonstances atténuantes: elles pèchent surtout par ignorance et par manque d'initiative. Elles «font comme tout le monde» et ne se doutent réellement pas de ce qui se passe si près—et si loin d'elles.