La conspiration du silence et du mensonge est si habilement établie par la domesticité et la complicité de l'enfant—pour cent causes différentes—est si solidement assurée qu'il ne faut point s'étonner de l'aveuglement maternel.
Les souvenirs personnels de la mère ne peuvent pas l'éclairer, car il faut le reconnaître, il y a vingt ou trente ans, les domestiques n'étaient pas l'ignoble «larbin» d'aujourd'hui. Les bonnes n'étaient point ainsi que celles de l'heure présente—comme on peut s'en assurer par les rapports de police—pour la plupart des amies, des complices de cambrioleurs, et unissant fort souvent les deux métiers de domestique et de prostituée. Les domestiques qui ont élevé les générations précédentes étaient certes peu faites pour le rôle d'éducatrices qui leur échéait, mais à part des exceptions, c'étaient des brutes insignifiantes, grossières comme le sont les paysans mais non pas comme les apaches de Grenelle ou des Buttes-Chaumont, et elles avaient encore la pudeur de cacher aux enfants de leurs maîtres les irrégularités de leur existence. Elles racontaient aux enfants des histoires à dormir debout, leur farcissaient la tête de sottises, de préjugés, les habituaient à la vulgarité, mais elles ignoraient elles-mêmes les mœurs, le langage, la mentalité de Saint-Lazare, de batt' d'Af... et de Maison Centrale qui sont l'apanage de nos serviteurs d'aujourd'hui.
A l'époque actuelle, il ne faut pas se faire d'illusion, l'office de la maison la plus correcte est un infâme égout. Et derrière leur correction, leur impeccabilité, les domestiques entretiennent auprès de vous une atmosphère immonde, qui vous échappe, mais au milieu de laquelle se développe ce qu'il y a de plus précieux et de plus fragile, de plus exposé: l'enfant... votre enfant.
Dans le salon, dans votre chambre, dans votre cabinet de toilette, vous voyez se mouvoir des êtres impassibles, fermés, au masque impénétrable. Volontiers vous croyez qu'ils n'écoutent, ni ne pensent, ni n'existent. La porte se referme, ils rejoignent l'office ou le «sixième» et l'individu se transforme, s'abandonne, se livre; il est abject, effrayant, les immondices sortent de sa bouche comme les crapauds du conte. Lui, tout à l'heure si obséquieux, devient violent, crapuleux, c'est un être de délire, de folie, il semble prêt à mordre, à assassiner le maître devant lequel il se courbait tout à l'heure. Il fouille dans la vie privée, dans la personne physique du patron, il se repaît des tares vraies ou imaginées par sa cervelle méchante et détraquée, il bave, il vomit...
Et tout cela, hélas! c'est devant l'enfant des maîtres qui entend, qui écoute, qui ne comprend pas toujours, mais qui néanmoins est imprégné lentement, sûrement, de cette boue.
Chose singulière: alors que volontiers les femmes s'étendront sur les défauts et les vices des cuisinières, des femmes de chambre et des valets, la plupart accorderont aux bonnes chargées de leurs enfants des qualités indiscutables et refuseront d'admettre qu'elles soient modelées de la même pâte infecte que leurs autres collègues.
C'est l'inverse qui devrait être. Car, il importe, en somme, assez peu que la cuisine et le ménage soient faits par des apaches-femelles; il est effrayant, lamentable au contraire que de jeunes enfants, des fillettes grandissantes leur soient livrées.
Que l'on essaie d'étudier, d' «espionner» ses domestiques avec persistance et volonté d'ouvrir les yeux et l'on s'apercevra que les types que j'ai mis en scène: Clémence, Maria, Valentin, l'Anglaise, sont choisis—exprès—parmi les plus corrects, les moins abominables de la gent domestique. J'aurais certes pu trouver dans la réalité des personnages infiniment plus ignobles, plus criminels, mais j'ai préféré prendre parmi la banalité ordinaire et ne point créer des types un peu d'exception.
Et cependant, quelle est la mère qui ne s'épouvanterait à l'idée que sa fille va vivre côte à côte, sous l'influence d'une Miss, d'une Maria, d'un Valentin!...
Qu'elle examine avec clairvoyance son personnel, et elle s'apercevra que son «Jean», sa «Berthe», sa «Joséphine», rappellent par bien des points mes fantoches, malheureusement copiés sur le vif.