Le train s'arrêtait au ras du trottoir, avec un grand bruit de freins serrés, sous la voûte blanche toute lumineuse du reflet des lampes électriques piquées en files. Elles montèrent dans le wagon qui s'ébranla aussitôt.

Debout, serrées l'une contre l'autre dans le compartiment, elles se regardèrent, renouant leur conversation par ce premier échange muet de leur pensée. Mlle Armande recommença, suppliante, sans s'occuper du public qui les environnait:

—Que puis-je faire?

Mme Garnier secoua la tête avec commisération et répondit très bas:

—Rien. En prendre votre parti, et, autant pour votre dignité que pour la sécurité de votre situation, oublier, vous effacer... Ce n'est pas patient les hommes, vous savez, et, si vous l'ennuyez maintenant que son caprice est passé, il saura trouver le moyen de vous balancer, sans avoir l'air seulement de s'en mêler.

Mlle Armande eut un geste involontaire qui fit se retourner avec humeur une voisine qui avait reçu son coude dans le dos.

—Oh! peu importe! fit-elle amèrement. Je trouverai toujours une place qui vaudra celle-là!... Pas nourrie, payée ridiculement, traitée en subalterne!...

—Villiers!... Nous changeons, annonça Mme Garnier.

Dans l'escalier, suivant la foule, elle objecta:

—Tout ce que vous voudrez, mais êtes-vous sûre de ne pas trouver pire?... Ou même de ne pas trouver du tout et de rester sur le pavé?... Ah! ma pauvre enfant, vous ne savez pas ce que c'est que la course à la place!... Les déboires, les mécomptes. Tout ce que l'on vous demande et tout ce que l'on vous refuse. Les maisons indignes où l'on entre... Et les situations à l'étranger! chez des rastas, des loufoques ou des brigands!...