C'était le gendre en vue, et la veuve manœuvrait avec d'autant plus d'audace qu'elle sentait que la maîtresse de la maison approuvait son dessein.

Cette dernière, plongée en des réflexions personnelles touchant son prochain départ pour le Midi, décidé pour consolider la convalescence de Baby, demeurait en tiers, assez distraite, dans la conversation qu'avaient sa belle-sœur, Mme Serveroy et Jacques Laumière.

La mère d'Alice et de Marie-Annette gardait de jolis traits à quarante ans. C'était en elle un singulier mélange d'apparente jeunesse, de lassitude et de grâce fanée.

Extrêmement avaricieuse et parfois hantée de snobisme, elle avait mis dans sa tête d'obtenir son portrait par Laumière, sachant que celui-ci ne faisait point payer ses toiles et que, grâce à l'originalité du peintre, elles avaient un grand succès à l'exposition annuelle de la Société Nationale.

Tout de suite, Jacques devina la raison des cajoleries de la dame, et son premier mouvement avait été de se dérober. Néanmoins, sans laisser deviner son impression, il l'étudiait, pesant dans sa tête les avantages et les inconvénients de son acceptation.

Evidemment, la tête de cette névrosée offrait de l'intérêt et pouvait donner lieu à une œuvre curieuse. Mais les séances seraient mortelles.

D'un autre côté, sous ses dehors d'indifférence et de détachement, Jacques Laumière, arriviste prudent et dissimulé, ambitionnait vivement la croix. Or, Mme Serveroy, certaine avec l'aide de son frère de l'obtenir pour son peintre, la promettait carrément sous ses discrètes allusions.

Cady s'était montrée sombre, taciturne et préoccupée durant tout le dîner. Et, refusant de jouer avec ses cousines et les deux secrétaires au ping-pong installé sur la table de la salle à manger promptement débarrassée, elle demeura pendant quelques instants auprès des joueurs, visiblement absorbée par d'autres pensées que celles qui animaient si vivement et si joyeusement les deux camps adverses.

Enfin, lorsque les jeunes gens, tout à leur exercice, ne la regardèrent plus, elle s'esquiva sans bruit et gagna la galerie, d'où elle inspecta soigneusement les convives.

Dans le cabinet-fumoir du député, les bridgers s'enfonçaient complètement dans les péripéties du jeu. Au bout du grand salon, Noémi Darquet, étendue dans un fauteuil, semblait installée pour toute la soirée en face de sa belle-sœur et de Jacques Laumière engagés à fond dans leur petite lutte de diplomatie particulière.