Cyprien écoutait par hasard.

—C'est très bien, ma mignonne, continue! s'écria-t-il ravi.

Puis il se replongea aussitôt dans sa conversation avec Listonnet. On avait servi des côtelettes de mouton crues et molles avec des pommes paille desséchées. Mme Darquet, suivant un régime, ne prenait que du thé avec de minces tartines d'anchois.

Scandant ses paroles avec sa petite fourchette de vermeil qui frappait rythmiquement la nappe, elle déclara à voix contenue, pour ne pas gêner l'entretien de son mari avec le secrétaire:

—J'aurais voulu causer avec vous longuement, mademoiselle; mais cela m'est impossible... Aujourd'hui, demain, toute la semaine suivante, mes journées sont prises. Alors je m'en vais brièvement appeler votre attention sur les points de l'éducation de Cady sur lesquels j'exige que l'on ne transige jamais. Pour ce qui est de son instruction, je m'en remets à vous, sous la réserve que je vous ai indiquée, de ne pas heurter les principes religieux, fondamentaux... Mais à côté de l'esprit de ma fille, il y a son âme, qu'il s'agit de modeler et de réformer s'il en est besoin... Cady me paraît avoir une tendance fâcheuse à la rêverie, au renfermement de ses idées et de ses sensations... Habituez-la à penser tout haut, à montrer son cœur ouvert... Du reste, je ne la crois pas menteuse, c'est simplement timidité, pudeur morale mal entendue chez elle. Veillez à ce qu'elle ait le moins de contact possible avec les domestiques... Jusqu'à présent, elle a été intime avec sa vieille bonne; cela ne présentait aucun inconvénient parce que c'était encore une enfant; mais, désormais, j'entends qu'elle cesse toute familiarité avec mes gens, bien que ce soient des personnes honnêtes et dévouées.

Mlle Armande s'inclina, comprenant que Mme Darquet attendait un mot d'approbation.

—Vos domestiques m'ont paru, en effet, parfaits.

Mme Darquet continua:

—Peut-être Cady a-t-elle pris quelques libertés de langage à la campagne. Vous proscrirez cela rigoureusement. Je tiens à une retenue de termes, à une pureté grammaticale absolue dans sa conversation... Inutile de vous dire que vous devrez observer une grande circonspection dans les lectures que vous lui permettrez... Je suis tout à fait contraire aux libertés que l'on accorde à beaucoup de jeunes filles et je tiens à ce que l'on conserve à Cady, jusqu'au jour de son mariage, une innocence et une ignorance complètes. En réalité, dans le monde, on n'estime que les petites oies blanches, et Cady en restera une... C'est dans ce but que j'éloigne ma fille de toute société d'hommes chez moi et que je lui défends, au dehors, toute intimité avec des étrangères ou des personnes qui ne soient pas sûres. Vous conduirez Cady à ses cours de musique et de dessin, et vous tiendrez la main à ce qu'elle ne se lie avec aucune de ses camarades. Comme relations suivies, je lui permets uniquement ses cousines, Mlles Serveroy, qui sont à peu près de son âge, des jeunes filles très sévèrement élevées, irréprochables de tous points. Je suis tout à fait opposée à ce que fillettes et jeunes filles se reçoivent entre elles et mènent, en quelque sorte, une vie mondaine en dehors de leurs parents. J'ai assisté à des réunions de ce genre, et j'ai été absolument scandalisée des propos qui s'y tiennent et des manières qui y sont habituelles. Cady sortira à dix-huit ans avec moi, et auparavant elle ne sera qu'une petite écolière étudiant, acquérant des talents et se faisant une bonne constitution. Tous les jours, vous prendrez au moins deux heures pour lui faire faire de l'exercice... une marche régulière, d'un bon pas, quelque temps qu'il fasse, de préférence dans les grands espaces... Vous remonterez les avenues jusqu'au Bois... Ne la conduisez jamais dans les rues du centre, l'air y est malsain et l'on y coudoie des gens vulgaires, des femmes de mauvais genre. Ah! le jeudi, vous la mènerez deux fois par mois aux matinées classiques de l'Odéon... Le dimanche, elle le passe en compagnie de ses cousines. Vous vous arrangerez avec leur institutrice afin que chacune de vous preniez un congé tous les quinze jours.

Mlle Armande s'inclinait, imperturbable.