— C’est fini, je ne la reverrai plus, c’est une créature perdue, sombrée dans les fanges les plus immondes… Je tuerai cet homme. Puis, je retrouverai l’autre, l’ignoble singe !… Je le tuerai aussi… Je les tuerai tous !… tous ceux qui ont eu son corps, sa bouche, son regard, son sourire ! je la tuerai, elle aussi, car je me souillerais à la faire mienne… Oui, oui, je la tuerai, et je vivrai pour me souvenir de tout ce sang qui lave, qui purifie !…
Au matin, le personnel de la station pensa suffoquer de surprise en trouvant cet homme redevenu très froid, très renfermé, expliquant avec simplicité que, appelé chez lui à Paris par dépêche pour une cause grave, il avait quitté le château de la Brolière comme il était, croyant à l’existence d’un train de nuit. Il n’avait pas de chapeau, pas d’argent sur lui, mais sa mine sévère et correcte impressionna le chef de gare, qui s’empressa de lui avancer le prix de son parcours jusqu’à Paris.
Rendu chez lui, son empire sur lui-même reconquis, il répondit avec douceur et complaisance à toutes les questions gentiment curieuses que lui posèrent sa mère et ses sœurs sur le château de la Brolière, sur la veuve de l’ancien président du conseil, ses hôtes, l’opulence du train de maison, les toilettes des invitées. Il décrivit la robe de Cady dans tous ses détails, avec une minutie, une précision qui fit bien rire ses sœurs.
— Je ne te savais pas si grand clerc en fait d’habillement de dames ! déclara Germaine avec une admiration affectée.
Celle-ci était veuve depuis de longues années, elle avait élevé ses deux filles à la maison paternelle. Denise, la seconde sœur de Maurice, à ses trente-six ans, était une vieille fille gaie et charmante. Le père de famille était mort vingt ans auparavant. La mère avait une verte vieillesse, et les trois femmes vivaient en une étroite union, chérissant Maurice, avec un certain respect.
En ce milieu, il lui semblait que toutes les colères, que toutes les agitations malsaines, tous les troubles passionnels devaient s’éteindre promptement. Il s’y sentait bien, non point consolé, mais un autre homme ; il y avait un cœur plus ferme, un esprit plus pondéré, plus rigoureusement digne de ces chastes et tendres créatures dont il était presque le Dieu.
V
Le duel devait avoir lieu le lendemain au vélodrome Saint-Marcel. Paul Durand et Lapierre, les témoins de Paul de Montaux, avaient choisi l’épée. Bien que Maurice Deber connût son infériorité à cette arme, il gardait pourtant la ferme conviction de sa victoire. Et, dans son esprit, celle-ci devait être complète ; il ne pouvait tolérer la pensée que l’issue du combat ne comportât point une mort d’homme : celle de son adversaire.
Aussi, sans s’attarder à une seule de ces lettres qui, en cas de résultat fatal, doivent être remises à la famille, Maurice mit-il à exécution un projet qui n’était point déterminé en lui par l’idée de sa mort, mais la possibilité de celle-ci lui fournissait un prétexte pour agir.
Il était près de neuf heures du soir lorsque la domestique l’introduisit dans le bureau de Victor Renaudin, quai du Louvre.