Silencieux, renversé dans son fauteuil, les épaules fortement appuyées au dossier, les doigts de sa main droite martelant son bureau, Renaudin l’écoutait, presque distrait, l’esprit envahi par mille pensées confuses. Bien qu’il restât muet, sa pensée impatiente et colère harcelait l’autre en termes méprisants. « Va donc, va donc, imbécile ! Comme si je ne savais pas que tu vas me parler d’elle !… »

Néanmoins, en réalité, il n’imaginait absolument rien de ce que l’autre allait évoquer.

Plongé lui aussi dans ses propres idées, Deber poursuivait :

— Il y a douze ans, nous étions à égal titre les commensaux, les familiers, aussi les obligés de la maison de M. Cyprien Darquet… A cette époque, la fille du ministre n’était encore qu’une enfant… Néanmoins, son charme précoce était tel que…

Il s’arrêta durant une seconde, plutôt pour mieux appuyer sur ce qu’il allait ajouter que parce qu’il éprouvait un embarras à continuer.

Dans le silence agressif de Renaudin, il reprit :

— Son charme était tel que malgré son jeune âge, vous, moi, Laumière, tous ceux qui approchaient de cette petite créature extraordinaire étaient amoureux d’elle… Cet amour futile, fugitif, ou même dépravé chez quelques-uns, fut, malgré l’invraisemblance du fait, sérieux au moins chez deux d’entre nous… Il se grava au plus profond de vous et de moi… Évidemment, à cette heure lointaine, et devant cette adolescence, nous ne concevions pas la gravité ni l’intensité du sentiment que nous éprouvions, mais peu à peu il nous fut révélé… J’ignore quand et comment vous vint la pensée de faire de Cady votre femme… mais en moi, ce rêve se développa, d’abord incertain, vague, puis graduellement plus précis et plus impérieux, depuis le jour où, pour regagner mon poste aux confins du monde, je quittai cette enfant… Des années se passèrent. Je revins en France, décidé à tout mettre en œuvre pour m’assurer la possession de celle qui, à cette heure-là, était devenue une jeune fille… Vous m’aviez devancé… Vous vous trouviez à la veille de devenir son mari… Je m’écartai… Mais, je vous le déclare hautement, l’image de Cady n’est jamais sortie de ma mémoire… ma soif d’elle ne s’est point éteinte… Je l’aime aujourd’hui comme je l’ai toujours aimée !… Je ne puis admettre… Non ! je n’admets pas d’être irrévocablement éloigné d’elle, étranger à sa vie !…

Il se tut, puis recommença, d’une voix plus haute, plus vibrante, hardie et d’une véhémence nettement hostile ; tandis que le juge, dont l’attention était maintenant complètement conquise, activait le battement fébrile de ses doigts sur l’acajou.

— Oui, je l’aime !… et c’est parce que je l’aime que je suis ici, et que rien ne pourra faire rentrer dans ma gorge les paroles que je dois, que je veux prononcer !…

Exagérant son calme, Renaudin observa :