— Mon Dieu, monsieur, vous pouvez garder un ton plus modéré… Il me semble que je vous écoute avec patience et que rien dans mon attitude ne peut vous faire préjuger que j’essayerai de vous faire taire avant que vous le jugiez à propos… quelque insensées et déplacées, quelque véritablement insanes que puissent être les paroles dont vous me menacez… quelque singulières, choquantes, absurdes que soient celles que déjà vous avez prononcées…
Violemment, Deber s’écria :
— Ne comprenez-vous pas que si je pouvais me modérer, je ne serais pas devant vous !… Oui, je le sais, tout ceci est inouï, profondément choquant !… Mais, je vous le répète, il faut que ce soit dit !
— Eh ! mon Dieu, expliquez-vous à la fin ! s’écria Renaudin avec irritation.
La voix altérée, âpre, Deber jeta :
— Voici les choses, en un mot, monsieur !… Ce qui vous échappe, moi je l’ai vu !… Ce que dans votre inconscience, vous admettez, moi je ne le tolère pas !… Vous êtes un mari — oh ! probe, respectable, je ne le conteste pas ! — mais un mari cent fois aveugle !… Vous n’apercevez, vous ne sentez, ne devinez rien !… Et les catastrophes se sont produites, les abîmes se sont ouverts devant vous sans que votre incroyable paix ait été troublée, sans que vous vous soyez douté de la menace, du danger imminent !… et, enfin, de l’irréparable déjà accompli !…
A ces derniers mots, Victor Renaudin bondit de son siège.
— Ah çà ! mesurez-vous bien l’insolence, l’odieux de vos propos ?…
Deber se redressa également, essayant de se contenir.
— Non, monsieur, fit-il avec une fermeté polie, il n’y a point d’insolence en mes paroles, ni même en mes pensées… Je ne viens pas en ennemi près de vous… Je ne suis, certes, pas votre ami non plus… mais, puisque les circonstances ont fait de vous le maître de cette enfant, l’arbitre de sa destinée, le juge de ses actions, je veux vous inculquer la volonté qui vous manque, la force, le pouvoir de la diriger, de mater ses instincts…