» Moi !… moi divorcer pour vous laisser le champ libre ?… Voilà ce que vous souhaitez !… Voilà ce que vous poursuivez ici, avec une ténacité et une cruauté de sauvage ! Allons ne niez pas, ne mentez pas !… votre désir est flagrant, il sue par tous vos pores !… Vos desseins surgissent sous toutes vos phrases, si adroites et prudentes que vous les croyiez !… Obstiné, entêté, acharné à la reconquérir, vous n’avez jamais essayé de prendre votre parti de sa perte, vous me l’avez avoué… Vous n’avez non plus jamais perdu l’espoir de me la voler, je viens de le deviner !… Et, pour y parvenir, tous les moyens vous sont bons !… Pourquoi êtes-vous venu me trouver ce soir ?… Pour m’ouvrir les yeux, afin que je puisse la relever, la secourir ?… Allons donc !… Vous avez sournoisement escompté ma surprise, ma révolte… Vous guettiez un cri de haine… Vous espériez me forcer aux actions violentes, afin de surgir ensuite auprès d’elle en protecteur, en rédempteur ! Eh bien, non, monsieur, ce rôle facile et flatteur, je vous l’interdis, je vous le défends !…

Pâle de rage, Deber vociféra :

— Interprétez mes actes comme il vous plaira… Vous ne m’empêcherez pas de punir les misérables qui ont dévoyé celle que vous ne savez défendre qu’avec des protestations sentimentales !… Moi, je suis un homme, monsieur !… Devant l’outrage, je me lève comme un homme, et je sévis !… L’honneur d’une femme qui vous paraît indifférent, moi, je prends le droit de le venger, l’épée à la main !…

Renaudin fit un grand geste.

— Eh, que m’importe !… Allez ! frappez, tuez, assouvissez votre colère et vos haines qui vous préoccupent plus qu’elle-même !… Moi, je ne les connais pas, elles n’existent pas pour moi, je ne vois qu’elle… Et, certes, je ne l’abandonnerai point à votre sévérité, à votre tyrannie méchante !… Elle trouvera en moi, auprès de moi, contre mon cœur torturé, une indulgence sans bornes, une tendresse, une fidélité qui, si elles ne la touchent pas, au moins panseront ses blessures secrètes… Car, je vous l’assure, j’ai pu être peu clairvoyant sur bien des points, mais je connais le fond de son cœur… j’ai souvent aperçu l’être douloureux et tendre, sensitif et meurtri qu’il y a sous la surface folle de cette femme encore enfant… et qui jadis, enfant, était déjà femme… Allez, monsieur, allez, passez votre chemin, vous avez assez causé de ruines, de souffrance et de désordre ici… Laissez-nous… Laissez-moi… Peut-être est-ce vrai que je suis au-dessous de la mission que les événements m’ont dévolue, mais je la remplirai néanmoins avec toute la pitié, tout l’amour, tout le dévouement dont mon cœur déborde pour elle… qui est toute ma vie, tout mon rêve, tout le sang de mes veines… Allez, monsieur Deber, allez, partez, disparaissez !

Maurice hésita, jeta autour de lui un regard incertain ; puis, se décida, et sortit, le chapeau sur la tête.

— Soit ! dit-il sur le seuil. Nous ne nous rencontrerons plus… Cependant, ne croyez pas que j’abandonne la lutte… Ce que vous ne saurez pas obtenir, je l’imposerai… Les gestes que vous n’oserez pas faire, je les accomplirai !… Libre à vous de dédaigner et d’ignorer les complices, les instigateurs des fautes de Cady… Moi, je les exécuterai ! Et ensuite, nous verrons qui l’emportera de votre lâche indulgence ou de ma juste et énergique sévérité !…

Il disparut. Le juge n’avait pas écouté ses dernières paroles ; il l’avait déjà oublié.

Il consultait sa montre. Dix heures !… Il n’était guère plus de dix heures !… A neuf heures, il était assis à cette table, paisible, en pleine sécurité… En moins d’une heure, son bonheur, ses croyances, ses illusions, tout avait été sapé, détruit !…

Mais il ne voulait pas réfléchir à cela ni se laisser glisser dans l’abîme de désespoir qui l’environnait… Il lui fallait agir, partir, la retrouver immédiatement… Surgir soudain en justicier ?… Certes, non ! Mais profiter de sa surprise et de son désarroi… essayer de faire vibrer son cœur, obtenir des confessions complètes, la serrer ensuite sur sa poitrine, pleurante, vaincue par la bonté inaltérable du mari, par son pardon obstiné… Ah ! si, enfin, il arrivait à cette possession morale à laquelle, hélas ! il n’était jamais parvenu !…