Une véritable convulsion de colère passa sur le visage impérieux de la veuve du président du conseil.

— Cady ! vous vous oubliez !… Il est vraiment surprenant qu’à votre âge et mariée, vous vous montriez toujours telle que l’enfant insupportable et indisciplinable que vous fûtes autrefois !… Je ne tolérerai pas plus longtemps vos manières, je vous en avertis !…

Un froid terrible tomba après cette sortie virulente. Le sénateur courba le dos et disparut derrière un journal vivement déplié, enviant la surdité de son épouse, qui la laissait souriante au milieu de l’embarras général. Le consul de Yokohama échangea un regard navré avec sa femme. Un jeune ménage arrivé le matin même, et qui sollicitait la protection de Mme Darquet pour l’obtention d’une sous-préfecture, défaillit sous les foudres de la patronne…

Mme Durand de l’Ile, toujours sur le pont, sauva la situation. Souriant avec aménité, elle prit le bras de Cady et celui de Paul Durand.

— Allons, mauvaise troupe, n’ennuyez pas les gens sérieux avec vos histoires de brigands… Venez vous cacher, et ne reparaissez que lorsqu’on sera disposé à vous pardonner.

Marie-Annette poussa tout à coup un petit éclat de rire strident et suivit le groupe qui sortait, en passant devant Mme Darquet sans paraître l’apercevoir. Celle-ci frémit de rage et cria avec aigreur à Jeanne qui se levait furtivement :

— Reste ici, je te prie !… Ces stupides aventures ne te regardent pas !… Ne t’en mêle pas !

Cependant elle feignit de ne pas remarquer que son gendre Renaudin se hâtait de rejoindre ceux que Mme Durand de l’Ile avait si adroitement soustraits aux fureurs de la maîtresse de la maison.

Dans la salle de billard, Paul Durand narrait, avec force gestes à l’appui de son récit.

— Cela fut on ne peut plus sérieux… Les deux adversaires étaient enragés, et à les suivre on sentait passer sous l’épiderme le petit frisson… Paul de Montaux est, comme vous le savez, extrêmement calé à l’épée, et au début on croyait que l’affaire serait rapidement réglée, mais il fallut en rabattre… M. Deber est plus fort qu’on ne supposait, et surtout il était animé d’un entrain infernal… Ah ! diable, ce n’était pas un duel pour rire !… Tout le temps on tirait à la poitrine ou au visage !… et c’était l’attente du coup mortel… Dès le premier engagement, Deber fut touché à l’épaule, mais à peine le sang avait-il paru. A la deuxième reprise, la pointe de son épée effleura l’arcade sourcilière gauche de Montaux… Ah ! à partir de ce moment, madame, votre mari devint véritablement beau !… Le risque d’être défiguré qu’il venait d’essuyer l’avait, je crois, exaspéré… Il poussa dès lors terriblement son adversaire. C’était splendide !… On se serait cru revenu au temps des héros de Dumas !… A la troisième reprise, la chemise de M. Deber est déchirée ; à la quatrième, il est légèrement touché au coude ; à la cinquième, une goutte de sang perle au poignet de Montaux ; à la sixième, les adversaires s’étudient : on sent qu’ils cherchent le coup définitif… et là, je vous le jure, l’angoisse des assistants est poignante… Enfin, à la septième reprise, M. de Montaux part à fond, est légèrement atteint à l’épaule, mais en même temps touche furieusement… M. Deber pirouette sur lui-même, un flot de sang s’échappe de sa gorge, on le croit mort… Mais non. Le docteur soupire : « Deux centimètres plus loin, c’était la carotide ! » Là-dessus, M. de Montaux fait un pas pour tendre la main à M. Deber, puis il se ravise, le salue et se retire… On a emporté Deber, qui n’en menait pas large : nous avons vite rédigé nos papiers, et je suis accouru ici…