Et, comme Cady allait parler, elle l’arrêta :
— Attendez !… J’ignore ce que vous vous disposiez à prononcer… Mais, je vous en conjure, ne me confiez rien de votre vie passée… Évidemment, telle que je suis, avec les idées de mon milieu, je la blâmerais, et cela me ferait peut-être vous juger très faussement, car tout me dit, tout me certifie que vous ne ressemblez en rien maintenant, et que, plus tard, vous ressemblerez encore moins à celle que vous avez probablement été… Ce que je veux voir en vous, et que j’aperçois nettement, c’est votre être profond… Celui qui est indépendant de l’existence que vous avez pu avoir et que les circonstances vous ont sans doute imposée.
Cady resta longtemps silencieuse, son regard attaché sur Mlle Denise, qui travaillait activement à son ouvrage de lingerie. Enfin, elle dit :
— Je me demande pourquoi existent des individus aussi inutiles que moi, et qui n’ont même pas la satisfaction d’ignorer cette inutilité…
Denise releva les yeux sur elle avec étonnement.
— Inutile, vous ?… Comment pouvez-vous prétendre cela ?… D’abord, il n’y a pas un être sur terre qui ne soit utile à quelque chose ou à quelqu’un…
Cady hocha la tête mélancoliquement, un rappel aigu voilant passagèrement son regard.
— Ah ! peut-être étais-je nécessaire à un seul !… Mais tout m’en a séparé à jamais…
La tête baissée, la vieille fille prononça avec timidité, car elle comprenait qu’elle touchait à un secret douloureux.
— Je crois que vous faites erreur… Peut-être y avait-il un seul à qui il vous plaisait d’être utile… Mais vous pouvez devenir également l’âme, toute la vie d’autres, dont vous ne vous souciez pas… Et, si vous vous tourniez vers ceux-là, votre tâche serait belle, vous ne seriez certes pas inutile.