Et subitement, tout ce que Maurice Deber lui avait crié naguère jaillissait de son esprit anesthésié tout à l’heure ; la vérité cruelle, écrasante, lui apparaissait… Georges était parti… L’homme avait certifié qu’il l’avait chassé, qu’il ne reviendrait plus !…

Elle demeura pendant quelques instants atterrée. Puis, une révolte lui vint. Elle déchira l’enveloppe.

« Allons donc !… Il m’explique son absence… il m’avertit du jour où il vient ! » dit-elle haut, d’une voix tremblante, brisée, dont elle-même sentait le mensonge.

Elle lut avidement :

« Ma petite,

» C’est fini, je m’éloigne de toi pour toujours, forcé par les circonstances, plus puissantes que moi. Le beau rêve est brisé. C’est trop tôt, mais ça devait arriver.

» Méfie-toi du type qui nous sépare, c’est un salaud, et pis que cela, un homme qui n’a que de l’égoïsme et des sens, pas de cœur à l’égard de toi.

» A mon avis, tu devrais tout dire de préférence à ton mari. Lui, il t’aime, et c’est un brave homme, et dans ta souffrance, peut-être que tu trouverais auprès de lui de la consolation. Car, je sais bien que tu vas souffrir. A ce que je souffre moi-même, je sens bien de ce qui sera, de ce qui est probablement déjà en toi, dès les premières lignes de cet adieu que je t’envoie. Et cela m’affole plus que tu ne peux penser, plus que je ne saurais t’exprimer, de savoir que tu as mal, ma Cady, à cause de moi, et sans que je puisse rien… Ah ! si je serais l’individu qu’il suppose, celui qui brise notre amour et que je voudrais cent fois sous terre !… je lui aurais mis de suite un couteau dans le ventre !… Mais, hélas ! tu me connais, je n’ai pas le pouvoir de l’action, et c’est la fatalité qui, depuis mon enfance, m’écrase et m’écrasera toujours, et qui me fait fuir comme un lâche, au lieu de me défendre, de défendre celle que j’aime, et d’avoir le dessus, n’importe comment.

» Ma Cady, je suis parti droit devant moi, et je ne sais pas ni ce que je ferai ni ce que je deviendrai. J’ai pensé à mourir, mais je n’ai pas pu, parce que nous sommes trop jeunes pour qu’un jour ne revienne pas où nous nous retrouverons. Déjà, nous avons été séparés, et, tu vois, il y a eu du soleil pour nous. Garde ton diamant comme je garde le mien, et ne me chasse jamais de ta pensée.

» Te dire mes projets, je ne peux pas, je ne sais rien et rien ne me sourit, je suis comme un mort. Et pourtant, ne te désespère pas pour moi, parce que tant que je penserai que tu m’aimes, je vivrai avec encore du bonheur au fond de moi.

» Ma Cady, après tout, peut-être que j’aurais mieux fait de revenir, et puis que tous deux nous mourions ensemble. Peut-être que nous avons eu assez de bonheur et que ça sera fini pour nous. Alors, à quoi bon rester ?

» Mais, c’est trop tard à présent, je m’en vais. Ma petite, où que je tombe, tu garderas souvenir et amour de moi, n’est-ce pas ?…

» C’est avec ferveur et confiance en toi que je me dis ton homme pour la vie et la mort, et que je te crois ma femme de même.

» Je pleure, vois-tu, et je me voudrais tant dans tes bras si chers et si doux…

» Adieu, je te parlerais ainsi à l’indéfini que ça ne changerait rien.

» Je n’ose pas te dire que je prends tes lèvres, car cela fait trop de mal de penser que ça n’est que des mots, et que désormais ça ne sera jamais plus.

» Ton Georges. »

Cady releva la tête et jeta autour d’elle un regard égaré, qui n’apercevait rien.

Comme la neige tombe, silencieuse, impitoyable, et s’amoncelle, couvre et enlize le passant solitaire dans le sentier perdu de la montagne, elle sentait le malheur et le désespoir accourus de lointains inconnus s’emparer d’elle, l’enserrer de leur étreinte sournoise et implacable.

Gâtée par l’indulgence, la complaisance soumise des êtres et des choses à son égard, la brutalité de l’inéluctable qui lui était soudain révélé l’accablait de stupeur. Elle ne pouvait comprendre pourquoi l’existence, ses lois, la volonté d’autres êtres se levaient en face d’elle avec menace, au lieu de s’incliner, ainsi que jusqu’alors, devant ses fantaisies, ses caprices et son amour.

Et le sacrifice qu’on lui demandait était précisément celui auquel elle ne pouvait se résoudre. Rien ne comptait pour elle, hors Georges, et ce bien unique on le lui arrachait !… Oh ! sans doute, Deber n’avait aucun pouvoir sur elle, mais derrière lui se dressait tout ce qu’elle avait méconnu, bafoué, ce dont elle avait ri insoucieusement jusqu’à présent, le mariage, le monde, la famille…

Et brusquement, elle qui se croyait souveraine, libre de tout faire, puisqu’elle ne respectait rien, elle se sentit devenir faible, impuissante, saisie dans l’étau de forces formidables.