Non, je n’ai point fait de portraits. Aucuns de mes personnages ne m’ont été inspirés par des modèles précis.
A la vérité, personne ne m’a questionnée au sujet de Georges et de Cady. L’on comprend, l’on admet qu’ils sont « eux » et non pas un reflet. De même, l’on dit de Deber et de Renaudin : « Je connais quelqu’un qui est exactement Deber » ; « j’ai rencontré un Renaudin presque semblable au vôtre ». Mais l’on me presse. « Avouez-le, Voisin, c’est un tel, n’est-ce pas ? » « Argatte, vous l’avez copié sur la silhouette de Maître celui-ci ? » « Montaux, c’est X… »
Et, chose singulière, l’on m’a dit que Jacques Laumière existait, portraituré sans le savoir, comme si j’avais recueilli, au hasard, un cliché flottant dans le vide… Un Jacques Laumière physique et moral, qui a la même profession, les mêmes instincts, des habitudes, des goûts pareils…
Cependant, pour celui-ci comme pour tous, je réponds : « Non, je n’ai dessiné ni caricaturé aucune personne déterminée. »
Seulement, il est logique que, de mes personnages, se dresse la concrétisation des ombres humaines que la vie m’a permis de frôler, de deviner pour ainsi dire dans la foule… Cette foule anonyme, inconnue, indéfinie, parmi laquelle l’écrivain saisit pourtant fugitivement tant de révélations, d’aveux, de secrets, en on ne sait quoi qui n’est ni écrit ni parlé, qui flotte, vient des autres, et qui le pénètre à l’insu de tous, et parfois même de lui-même au moment où le phénomène se produit.
Le romancier, il me semble, pourrait en quelque sorte être comparé à l’appareil de télégraphe sans fil qui rassemble les ondes accourant de toutes parts, invisibles, inentendues de tous, et que pourtant il perçoit, coordonne et reconstruit… pensée, image fidèles de l’inconnu qui dans le lointain formidable existe, qu’il reflète sans l’avoir jamais réellement vu ni entendu.
On ne saurait donc avec justice me féliciter ni me reprocher d’avoir happé les âmes étrangères qui m’ont environnée dans la vie, impalpables, inaperçues presque de moi-même qui les ai recueillies, quelles qu’elles soient, avec une curiosité pareille et une égale sympathie.
Camille Pert.
LE DIVORCE DE CADY