Les coudes sur son bureau, le front enfoui dans ses mains, il sanglotait, vaincu, se laissant aller…
Elle s’approcha de lui. Elle le plaignait et n’éprouvait aucune animosité à son égard ; mais la souffrance la plus poignante de cet homme ne pouvait rien faire vibrer en elle, sinon cette pitié cérébrale et fugitive que l’on éprouve pour des malheurs étrangers.
— Tu as bien tort de te chagriner autant… Ni moi ni mon affection n’en valent la peine, dit-elle, convaincue. Je sais bien que ce que tu aimes en moi c’est surtout l’image que tu te fais de moi, le rêve que je représente… Mais, du moment que cela te rend malheureux, tu ferais mieux de le chasser…
Il releva la tête ; et, sans la regarder, il prononça tout bas, presque honteux :
— Cady, réellement, crois-tu que lorsqu’on t’aime, on puisse ainsi à volonté se soustraire à ton emprise ?… Je ne sais pas si je te vois faussement… C’est possible… En effet, plus je vais, plus je suis convaincu que je n’ai jamais rien compris à ton être véritable… Mais quelle que tu sois, je t’aime… je t’adore !… Tu es la seule femme qui existe pour moi au monde !…
Et, se levant, ses larmes soudain séchées, il poursuivit avec une animation croissante, presque avec violence :
— Tu avais raison, tout à l’heure, de dire que je mentais, que je me trompais moi-même, quand je prétendais pouvoir te céder à un autre !… Moi, t’abandonner !… moi, te voir prendre à moi !… Non, cela me serait impossible !… Le vieux levain de bête fauve que nous avons tous au fond de nous se soulèverait, me porterait malgré moi aux actes extrêmes… Ah ! que m’importe qui essaye de te voler à moi, et ainsi que la dernière des brutes, je l’étranglerai de mes deux mains !…
Elle le considérait, souriant froidement.
— Je n’en ai jamais douté.
Il s’agenouilla brusquement devant elle, et l’entoura de ses bras avec une passion angoissée, les yeux dans ses yeux à elle, qu’elle savait si indéchiffrables qu’elle n’essayait point de les lui dérober.