— Regarde-moi, Cady !… Donne-moi tes yeux… tes beaux yeux qui me troublent, qui chavirent tout en moi… qui font de moi un pauvre homme ridicule, vraiment bon à bafouer… Donne-moi tes yeux, que j’essaye encore une fois de ne pas m’y perdre, de ne pas y boire le vertige, mais d’y lire ta pensée… d’y deviner quelque chose du mystère insondable que tu es… Cady !… Toi que j’appelle ma Cady, et qui es si peu mienne… Laisse-toi toucher par mon désespoir… Dis-moi qui tu es, ce que tu veux… Dis-moi si tu me hais… si tu as pitié, ou si parfois tu m’as aimé… Dis-moi n’importe quoi, mais que je sente que tes paroles ne sortent pas seulement de tes lèvres, qu’elles sont véritablement l’écho de ton âme…

Elle posa ses deux petites mains froides sur le visage de l’homme, comme on prend la tête d’un brave chien.

— Mon pauvre Victor, es-tu bien sûr que j’en aie une âme ? fit-elle doucement, de sa voix décevante. Où veux-tu que je l’aie pêchée ?… Oui, peut-être en avais-je une en naissant, comme tout le monde… Mais, je te réponds qu’on s’est si bien évertué à l’user, à la diminuer, à la supprimer que, tout enfant encore, il ne me restait plus que quelques instincts… Oui, oui, évidemment, j’ai certains instincts, et assez vifs, comme les petites bêtes… Seulement, ce qui les éveille, ce ne sont ni les beaux ni les nobles sentiments… Je t’aime ?… Certainement, je t’aime autant que je puis aimer, je te l’ai déjà dit cent fois, à quoi bon te le faire encore répéter ?… Mais, évidemment, ce mot aimer ne représente pas du tout en moi ce qu’il évoque en toi… Tu es bien meilleur que moi, ça ne fait pas de doute ; tu es surtout susceptible d’un tas d’émotions qui passent sur moi comme l’eau sur le plumage d’un canard… Tu auras beau me supplier pathétiquement, tu ne tireras rien de moi… parce qu’il n’y a rien en moi… Mon mystère, va… c’est du néant… Cady, c’est un joli petit grelot nickelé — ou même, ma foi, tout en nickel ! — c’est assez précieux, mais dame ! dedans, c’est pas plein !…

Il avait saisi la main et la dévorait de baisers goulus.

— Ah ! Si j’étais sûr que ton cœur est vraiment vide, je ne souhaiterais rien de plus !

Elle détourna ses yeux, pour qu’il n’y vît pas la lueur de détresse qui s’y était fugitivement allumée, et elle poursuivit avec une légèreté affectée :

— Veux-tu que je t’en fasse le serment solennel ?… Si ça peut te faire plaisir je ne demande pas mieux.

Il reprit ardemment, désespérément :

— Si tu disais vrai, Cady, pourquoi aurais-tu voulu mourir ?… Est-ce que les cerveaux vides, est-ce que les poupées se tuent ?

Elle haussa les épaules.