»Et pouvoir leur fut octroyé de faire périr les hommes par La Faim, par La Contagion, par L’Epée et par les Bêtes Sauvages.»
Ce brelan de sinistres chevaucheurs, disait Laurent Tailhade dans son article de 1918, figurés en 1511 à l’aube de la réforme par Albrecht Dürer,—jeune alors et qui, dans les bois «sublimes et baroques» de son Apocalypse, déjà préconisait le furieux galop des hommes d’armes à travers l’Europe du XVIe siècle—, cette cavalcade réapparaît, chaque fois que, sous le vernis mensonger de la «civilisation», de «l’équité», de la «science», la primitive barbarie éclate, chez des peuples qui se croyaient affranchis des antiques erreurs. Cavaliers féaux de la Bête Humaine, ce sont eux qui, cinq années durant, ont, comme aux premiers âges, parcouru nos campagnes funèbres, accumulant ruines et cadavres sur leur passage, propageant la hideuse ivresse du meurtre, l’homicide folie, les haines et la cupidité, le tragique appétit de la volupté, du sang et de la mort. Ces Cuatro Jinetes del Apocalipsis, nous tous qui les avons vus poursuivre leur galop furieux à l’horizon des Temps Nouveaux—identiques à eux-mêmes, tels que les avait rêvés le prophète de Nuremberg—et conduire à l’abattoir le troupeau des «Ephémères», nous nous devons d’être, à jamais, reconnaissants à Blasco Ibáñez d’en avoir éternisé, pour notre mémoire, hélas! si oublieuse, la sublime et terrible image dans la fresque immortelle où, avec une puissance évocatrice restée sans égale, il a retracé les affres de ce drame dont la France tressaille toujours et dont les conséquences troubleront longtemps encore l’Univers civilisé tout entier.
Et, puisque nul n’a mieux su l’exprimer que Tailhade, pourquoi ne pas lui emprunter encore cette courageuse et franche confession: que ce n’aura pas été la moindre singularité d’une guerre où tout n’était que surprise, étonnement et paradoxe—guerre scientifique et forcenée, où le Primate cannibale réapparut, déguisé en chimiste, en ethnologue, en mécanicien, où la suprématie de l’Argent s’affirma par des horreurs laissant fort loin en arrière la cruauté des fauves du désert—, d’avoir inspiré le plus beau commentaire de ses gestes à un écrivain sans attaches autres que sentimentales avec les nations belligérantes. «C’est un Espagnol venu à la France non comme un fils, mais comme un ami, qui semble avoir, jusqu’à présent, donné le plus beau roman de la guerre, l’épopée en prose digne de tant d’héroïsme, d’épouvante, de malheur et de gloire. Cet homme, au nom duquel on ne saurait adjoindre sans quelque hésitation l’épithète d’étranger, a, dans une œuvre que sa beauté met à l’abri des vicissitudes communes, exprimé ce qui fut le sentiment public chez les peuples de culture latine au début de la guerre. Haine de l’envahisseur, optimisme guerrier, foi dans le triomphe de la justice, dévouement, illusion: tous les enthousiasmes et toutes les chimères sont incarnés, ici, dans des êtres qui vivent, souffrent, agissent et pleurent comme nous.»
Qui voudrait achever de se convaincre des différences spécifiques qui séparent le faire de Blasco de celui de Zola n’aurait qu’à comparer la manière de l’un et de l’autre, dans ce roman et dans La Débâcle. Chez Zola, les monstres—investis, surtout à partir de Germinal et de La Bête Humaine, d’un rôle prépondérant et symbolique—fussent devenus une chimère tétracéphale, des Gorgonnes quadruples, entités vivantes et agissantes, à la façon de la Locomotive de La Bête Humaine, de l’Escalier de Pot-Bouille, du Paradou de La Faute de l’Abbé Mouret. Chez Blasco, ils servent de fond à la très simple et très humaine histoire d’un chef de famille français, Desnoyers, transplanté au nord de l’Argentine et revenu, après fortune faite, en France peu de temps avant qu’éclatât le conflit de 1914. Un rameau détaché de son arbre généalogique s’est greffé sur une souche allemande, la sœur cadette de sa femme, fille d’un richissime estanciero argentin, Madariaga, ayant épousé le jeune Allemand Karl Hartrott, qui l’avait séduite. Ainsi posé, le drame se déroule dans sa logique nudité. Marcel Desnoyers, l’ancêtre, le paterfamilias, qui désertait en 1870 pour conquérir, dans la pampa, grâce à son mariage, une fortune princière, connaît, devant la furie et l’emportement guerriers de la jeunesse française, un immense regret de ne pouvoir endosser le harnais des poilus. Son fils aîné, Julio, jusqu’à la guerre s’était borné à «peindre les âmes», à cueillir les myrtes de Joconde. Et sa Joconde, c’était une certaine Marguerite Laurier, femme divorcée d’un ingénieur, propriétaire d’une fabrique d’automobiles de la banlieue parisienne, qu’il avait épousée à 35 ans, alors qu’elle n’en avait que 25, et dont la vertu n’avait pas su résister aux grâces de ce parfait danseur de tango, si bien que le pauvre Laurier, averti du scandale par quelque bon camarade, avait fini par surprendre sa femme dans un de ses rendez-vous d’amour, et, renonçant à tuer le jeune gandin, s’était borné à renvoyer chez sa mère la trop volage épouse. Né Argentin, Julio eût pu rester tranquillement à Paris durant toute la guerre. Le sang français fut plus fort. Il s’engagea dans un régiment de ligne, fut blessé, gagna les galons de sous-lieutenant et fut tué dans une offensive, en Champagne, au moment où il allait passer lieutenant et était proposé pour la Légion d’Honneur. «Comme la guerre, observait Tailhade, est par essence civilisatrice, l’épouse adultère, Marguerite Laurier, consciente, enfin, de ses devoirs, regagne le domicile conjugal, près de l’homme—aveugle de guerre, ou peu s’en faut—qu’elle minautorisait. L’épisode est touchant. Il aurait pu dériver dans le comique, entre les mains d’un conteur moins adroit que Blasco Ibáñez. Emouvoir avec un récit dont le point de départ prête à rire, c’est cela même qui fait la gloire du poète. Hugo a déchaîné Ruy Blas sur la donnée hilarante des Précieuses Ridicules.»
Les Desnoyers possédaient à «Villeblanche-sur-Marne», à un peu plus de deux heures de chemin de fer de Paris, un merveilleux château historique, qui leur avait valu l’amitié d’un châtelain voisin, ex-ministre, le sénateur Lacour, dont le fils, René, héros, lui aussi, de la guerre, finira, amputé du bras gauche et une jambe ankylosée, par épouser Chichí, sœur unique de Julio Desnoyers. Lors de la retraite de la Marne, le vieux Desnoyers, qui avait laissé une baignoire en or massif—emblème et honte à la fois de sa fortune de millionnaire—dans son manoir, eut la folle idée de vouloir aller la sauver des déprédations boches, et c’est à cet incident que nous sommes redevables des plus belles pages du roman: celles des chapitres III et V de la Deuxième Partie: La Retraite et L’Invasion. Il importe, pour bien comprendre l’exactitude de ces peintures, de se souvenir de ce qui a été dit précédemment, au chapitre VII, des voyages de Blasco Ibáñez au front, alors que les traces de la bataille qui sauva la France y étaient encore fraîches et comment l’auteur put y recueillir, au Quartier-Général de Franchet d’Esperey, plusieurs témoignages directs sur l’énorme choc entre les deux armées. Ce sont ces particularités, uniques, qui lui ont permis de reconstituer la réalité, de même que la description du «centaure» Madariaga et de la vie dans son estancia, au chapitre II de la Première Partie, n’eût jamais été possible, si Blasco n’avait pas vécu lui-même une vie semblable en Argentine, lors de sa période colonisatrice. Sa germanophobie, ancienne et invétérée, lui a, d’autre part, servi admirablement dans l’invention de maints personnages secondaires[192]. Qui oubliera jamais ce type délicieux de pédant boche qu’est le cousin germain de Julio Desnoyers, Otto von Hartrott, qui préconise la domination du Germain dolichocéphale sur les peuples dont le crâne a le malheur d’être autrement constitué, attestant Broca, Hovelaque, Letourneur ou Gobineau pour légitimer le meurtre, l’incendie