et le viol? Mais toute la tribu de ces von Hartrott n’est-elle pas aussi admirablement prise du réel, junkers fanatiques de la chose militaire qui marchent à la tête de leurs «pantins pédants» comme les maigres hobereaux de Heine? Et faut-il évoquer la silhouette de ce commandant Blumhard, père de famille aussi tendre que violateur homicide, personnage de Hermann und Dorothea en même temps que de Justine, ou encore de Son Excellence le Général Comte de Meinberg, esthète aux mœurs thébaines qui dut s’asseoir, aux bons temps de Guillaume, à la Table Ronde d’Eulenburg et qui, composant des ballets, se plaît également à fusiller les jeunes hommes convaincus de laideur? Planant au-dessus de ces figures, amères ou repoussantes, le nihiliste Tcherkoff et l’artiste Argensola déduisent la philosophie et la doctrine de ce roman, où l’armature du récit, la mise en jeu de l’action, l’ordonnance des plans révèlent la plus incomparable des maîtrises. Jamais les épisodes ne traînent en longueur. Ils s’incorporent, ainsi que les paysages, à la principale action. Ils sont la pulpe même et la chair, non pas le simple ornement, du récit.

Laurent Tailhade terminait son article d’Hispania en se gaussant de la partialité, ou de l’étroitesse d’esprit du professeur anglais James Fitzmaurice-Kelly, lequel reprochait, indirectement, à Blasco de travailler «pour l’exportation». Tailhade eût, sans nul doute, accentué l’ironie, s’il eût su que cet illustre hispanologue de Londres se trouvait, à son insu, avoir fait chorus avec le représentant, à l’Académie Espagnole, de ces germanophiles transpyrénaïques dont les patronymiques ornèrent, en Octobre 1916, les colonnes d’Amistad Hispano Germana, et dont la haine de la France n’a eu d’égale, tout au long de la guerre, que la pitoyable cécité intellectuelle. C’est au tome II de Crítica Efímera[193] que l’employé de ministère Don Julio Casares—critique littéraire qui obtint, naguère, un succès de scandale, en traitant, dans son volume: Crítica Forma, de plagiaires les écrivains rattachés à la période de rénovation de 1898—a réimprimé un article où il croyait du dernier fin d’écrire que Los Cuatro Jinetes del Apocalipsis avaient d’abord été rédigés en français, puis traduits en espagnol, et où il définissait ce roman: «una torpe é insoportable recopilación de cuanto el odio y la ignorancia han escrito recientemente contra una de las naciones más cultas de Europa»[194]. Mais à quoi bon s’attarder à de telles pauvretés? Le succès inouï de Los Cuatro Jinetes del Apocalipsis a dépassé les espoirs même les plus optimistes. Au dire de The Illustrated London News[195], la 200ème édition anglaise en aura été épuisée avant que fussent satisfaites les demandes en cours, émanant de lecteurs dispersés à travers le monde, et cet organe ajoutait, je tiens à le répéter, que: «it is said to have been more widely read than any printed work, with the exception of the Bible»[196]. Car cette comparaison avec la Bible,—dont présentement la Société Biblique a édité des versions en 500 langues ou dialectes, aux noms inconnus de l’immense majorité des mortels—ne laisse pas d’être fort caractéristique. Leur popularité ira croissant encore avec le temps et il n’y aura pas de coin de l’Univers où elle ne pénétrera, avec le merveilleux film que la Metro Pictures Association vient de réaliser et dont toutes les scènes ont été tournées au pied des montagnes de San Bernardino, cette ville de la Californie du Sud fondée en 1851 par les Mormons et qui s’est si rapidement développée, en sa qualité de centre d’un district prodigieusement riche en fruits. Ce film, qui laisse loin derrière lui l’informe essai tenté à Paris en 1917 et qui portait le titre: Debout les Morts! et la mention: «Inspiré du roman de M. Blasco Ibáñez Les Quatre Cavaliers de l’Apocalypse...»[197], a coûté à la Metro Pictures Association la bagatelle d’un demi-million de Livres et aura battu le record de l’industrie cinématographique aux Etats-Unis.

Mare Nostrum sera le seul des trois romans de «guerre» de Blasco Ibáñez que le public français—le public anglo-saxon a fait à Our Sea[198] une fortune presque égale à celle des Four Horsemen—connaîtra dans son intégralité, puisque les Quatre Cavaliers de l’Apocalypse et Les Ennemis de la Femme lui auront été présentés avec de sensibles mutilations et même—du moins le premier—de regrettables remaniements. Sa traduction, que j’ai entreprise, est assez avancée et verra le jour cette année même. C’est incontestablement un chef-d’œuvre et, je le crois, le chef-d’œuvre de Blasco Ibáñez. La mention de date mise à la page finale, qui est la page 446, dit: «París, Agosto-Diciembre 1917.» Mais le livre fut commencé en réalité à Nice en Janvier 1917 et Blasco dut en interrompre la rédaction jusqu’en Août de la même année, pour vaquer à ses campagnes de propagande en faveur de la cause alliée. A sa publication, un des Directeurs du Bulletin Hispanique, M. G. Cirot, professeur d’espagnol à l’Université de Bordeaux, qui, mobilisé, y signait alors: St-C.,—et dont j’ai cité plus haut le livre sur l’historien Mariana—écrivit, dans le n° de Janvier-Mars 1918 de cette revue, une note dont je crois qu’il ne sera pas superflu de reproduire le texte: «Mare Nostrum, par V. Blasco Ibáñez.—L’ironie tragique du titre annonce la pensée de l’œuvre. L’un des romanciers les plus en vue de l’Espagne, l’auteur de La Barraca, de Flor de Mayo, de Cañas y Barro, auquel le traducteur de D’Annunzio n’a pas dédaigné de consacrer l’effort de son rendu exact et limpide, a senti son âme, celle de sa race, frémir sous l’outrage répété, systématique et calculé, que les Allemands se disent obligés de commettre par la nécessité de se défendre. C’est au moment où le nombre de bateaux espagnols coulés passait la soixantaine, que M. Blasco Ibáñez a lancé ce manifeste émouvant, rédigé suivant la formule de son art méthodique, avec toute la puissance émotive d’une imagination exercée par tant d’activité antérieure, excitée par un spectacle si terrifiant, si honteux. Sans doute, il a ménagé les susceptibilités de ses compatriotes, les siennes propres, en faisant, du héros de cette triste histoire, le jouet d’une femme, non un salarié. Comme le personnage homérique dont il porte le nom, Ulysse Ferragut, capitaine de la marine espagnole, est fasciné par une Calypso qui le retient loin du foyer, de la patrie et du devoir; mais sa destinée est plus lamentable. Il ne reverra pas son fils, victime des pirates que lui-même a ravitaillés. Il ne reverra qu’une épouse en larmes, méprisante et froide. Lui-même finira, frappé comme son fils, après avoir racheté héroïquement sa faute, si bien que la pitié efface la honte. Il n’y en a pas moins, dans ce romanesque récit, une réprobation synthétique de tout un ensemble de faits dont l’histoire multiple ne peut s’écrire et ne s’écrira probablement jamais, parce qu’il y a des choses qu’il vaut mieux, dans l’intérêt de l’avenir, ne pas retracer, même sur le sable... A moins que ne perce quelque jour la vérité, provoquant un scandale salutaire et réparateur, découvrant, dans la réalité autrement mesquine et vulgaire, quelque Ferragut, combien moins sympathique et moins excusable! Quoi qu’il en soit, c’est un honnête homme qui parle, dans ce livre attachant et grave, pour fixer le jugement, peut-être encore flottant, de ses concitoyens. C’est un homme aux idées généreuses. Vox clamantis in deserto? Non, elle trouvera un écho, cette voix, comme celle de D’Annunzio, dans la patrie inquiète et humiliée...»[199].

La Calypso qui fait qu’Ulysse Ferragut abandonne le chemin du devoir et sert, encore que passagèrement—mais suffisamment pour que sa félonie entraîne la mort tragique de son propre fils, que M. Edmond Jaloux n’eût pas dit «sentir son feuilleton»[200], s’il eût assisté, comme l’auteur de ce volume en 1917, aux drames quotidiens de la piraterie sous-marine allemande en Méditerranée—la cause du Boche en ravitaillant un de leurs Unterseeböte, Blasco l’a appelée du nom mythologique de Freya, la Vénus nordique qui a donné son nom au vendredi—Veneris Dies: Freitag, c’est-à-dire Tag der Frîa, ou Freia—des Allemands. Et, ici, la supposition se présente à l’esprit que l’auteur ait songé, pour créer ce type, à la célèbre espionne Mata Hari, de son véritable nom Margareta-Gertrud Zelle, arrêtée en France le 13 Février 1917, condamnée à mort le 24 Juillet de la même année et fusillée en Octobre à Vincennes—tout cela bien après que, dans El Liberal madrilène, un journaliste espagnol l’eût signalée, dans un article intitulé: La dama de las pieles blancas, à la vindicte des Alliés, comme étant à la solde des ennemis de leur cause en Espagne. Franchissant la distance périlleuse et tentante qui sépare la simple hypothèse de la catégorique affirmation, l’on voit, en effet, l’hispanologue italien Ezio Levi écrire, dans le Marzocco du 9 Janvier 1921, que «il fatto da cronaca da cui trae inspirazione l’ultimo (sic) romanzo di Vincenzo Blasco-Ibáñez, è lo spionaggio della ballerina Mata-Hari, il suo processo davanti al consiglio di guerra di Parigi, la sua fucilazione nel forte di Vincennes»[201]. En vérité, rien n’est moins exact et j’ai écrit, dans La Publicidad de Barcelone[202], un article spécial pour dissiper cette légende, établissant que, «lorsque Blasco commença la rédaction de Mare Nostrum, personne—sauf quelques rares agents de nos services d’information étrangère—ne connaissait cette danseuse et que le maître développa la trame de son récit sans penser le moins du monde à elle. Ce ne fut que lorsqu’il approchait de la fin qu’on fusilla l’espionne. L’auteur songea alors à profiter de cette coïncidence tragique et c’est ainsi qu’il fit fusiller sa Freya, qu’originairement il entendait tuer de tout autre façon. Il était allé voir l’avocat de Mata Hari, maître Clunet, son ami, qui lui conta la scène finale, dont il avait été témoin et que le romancier transcrivit presque textuellement pour son douzième et dernier chapitre. C’est là tout ce que Mare Nostrum a à voir avec Mata Hari. Le reste, soit donc presque tout le roman, est sans relations aucunes avec la Zelle. Ni Blasco Ibáñez, ni personne ne la connaissait alors comme agent à la solde des Allemands en pays belligérants et neutres et il n’aura pas été superflu de fixer ici ce point délicat de controverse littéraire. Du reste, il suffirait de lire le livre pour se convaincre que Freya est une quelconque espionne, une espionne, risquerai-je de dire, «aquatique» et qui, en tout cas, n’est point danseuse de métier.»

De génération en génération, les Ferragut ont été marins. En vain, le grand-père a-t-il envoyé a l’Université l’oncle Antonio pour en faire un médecin, un «señor de tierra adentro»[203]. Le Docteur est un homme de mer. On l’appelle le Triton et son plus grand plaisir est de se livrer à la pêche et à des fugues en Méditerranée sur les vapeurs qui veulent bien l’accueillir. En vain, le père Ferragut, notaire à Valence, veut-il que son fils Ulysse suive la carrière paternelle. Ulysse obéit à l’appel de son sang et sera marin, en dépit de tout et de tous, même de sa femme, Cinta Blanes, et du fils qu’elle lui donna, Esteban. Cet Ulysse catalan eût pu répéter ce que Dante avait mis sur les lèvres de l’autre, le fils de Laërte:

Nè dolcezza di figlio, nè la pièta
Del vecchio padre, nè il debito amore
Lo qual dovea Penelope far lieta,

Vincer potero dentro a me l’ardore
Ch’i’ ebbi a divenir del mondo esperto,
E degli vizj umani e del valore: