Ma misi me per l’alto mare aperto
Sol con un legno, e con quella compagna
Picciola, dalla qual non fui deserto...[204]
Le «sol con un legno» dantesque doit s’entendre d’une fragile tartane, vite échangée contre un voilier, qui cède à son tour la place à un vapeur, jusqu’à ce que, de fortune en fortune, la déclaration de guerre trouve Ulysse Ferragut, devenu riche armateur, à bord du Mare Nostrum, acquis en Ecosse. Les hostilités multiplient les trafics maritimes des neutres et leurs profits. Ulysse est en train de réaliser des gains fabuleux, lorsqu’un accident survenu dans les eaux de Naples à son navire l’immobilise sur ces rivages enchanteurs, où, errant un jour à travers les ruines de Pompéï et les roseraies de Pesto, le sourire de la fatale Freya fait de lui l’esclave de cette aventurière allemande. Le loup de mer oublie donc Cinta qui, nouvelle Pénélope, file sa laine en l’attendant et il ne vit plus que pour la Circé parthénopéenne, dont le mystérieux passé est pour lui un attrait de plus. Il n’apprend sa véritable qualité d’espionne au service du Kaiser que lorsqu’il est trop tard pour réagir et peut-être consentirait-il à mettre le Mare Nostrum au service de l’Allemagne, si son second, l’honnête Tòni, dans un élan d’honneur outragé, n’emmenait le navire à Barcelone. Mais, sur un voilier, il ira approvisionner de benzine, dans les eaux des Baléares, un sous-marin allemand. C’est lors que, de cette moderne Odyssée, surgit Télémaque en la personne d’Esteban Ferragut. Le jeune homme, affolé par l’absence totale de nouvelles paternelles, a su, grâce à Tòni, qu’une mauvaise femme retenait captif, à Naples, le capitaine du Mare Nostrum et s’est bravement rendu en cette ville pour l’y chercher. Ne l’y ayant point trouvé, il revient en Espagne sur un vapeur français et y périt torpillé par le même sous-marin que la trahison de Ferragut a peut-être alimenté d’essence. La déclaration de guerre de l’Italie à l’Allemagne, qui ramène à Barcelone le père enfin dégrisé, fait que celui-ci apprend en cours de route la catastrophe où a péri son enfant. Désormais, il n’aura plus qu’une pensée: la vengeance. Son navire est mis au service des Alliés et court les mers, chargé d’armes et d’explosifs, cependant que Freya, qui ressent pour Ferragut le premier amour profond de sa vie, s’emploie vainement à le sauver des représailles boches. Mais, entre ces deux êtres, s’est, désormais, interposée l’image d’un mort et Ulysse, dans une entrevue qu’il a avec Freya à Barcelone, centre, je l’ai dit, des intrigues sous-marines allemandes, va jusqu’à frapper brutalement l’espionne qui, désespérée, abandonnée par les siens, va se faire prendre en France et mourir à Vincennes, pour, du seuil d’Adès, appeler à elle l’amant soumis d’autrefois. Et, en effet, le Mare Nostrum saute, torpillé, en vue des rivages riants de la côte levantine, à la hauteur de Carthagène, et les flots de la Méditerranée se referment, indifférents et silencieux, sur cette catastrophe semblable à tant d’autres en ces années d’épouvante, et bien faite pour qu’on lui applique encore les vers qui, dans l’Inferno, closent—en conformité avec les dires de Pline et de son compilateur, Solinus—le récit du vieil Ulysse:
Noi ci allegrammo, e tosto tornò in pianto;
Chè dalla nuova terra un turbo nacque,
E percosse del legno il primo canto.
Tre volte il fé girar con tutte l’acque;
Alla quarta levar la poppa in suso,
E la prora ire in giù, com’altrui piacque,
Infin che ’l mar fu sopra noi richiuso[205].
Ce serait commettre une erreur grossière que de voir en Mare Nostrum un roman d’amour. Dans cette mâle Odyssée catalane, ce ne sont ni Circé, ni Pénélope qui donnent le ton. Le héros, c’en est le Ferragut dont la mort glorieuse ne signifie pas la défaite, mais présage, au contraire, cette victoire gagnée à travers tant de douleurs, de larmes et de sacrifices. Mare Nostrum est une œuvre énergique, où transparaît l’invincible personnalité de l’auteur, de ce héros d’action et de pensée pour qui la vie n’est pas un paradis terrestre où se nouent des idylles, mais un vaste champ de bataille où les forts, s’il leur arrive de devoir céder, ne s’avouent jamais vaincus, parce qu’ils professent la philosophie des Surhommes, pour lesquels notre passage ici-bas n’est que le moyen de faire triompher une volonté de puissance. Et, dominant cette virile poésie, il en est une autre, plus irrésistible parce que purement physique: la poésie de la mer. J’ai déjà dit que personne, avant Blasco, n’avait célébré aussi éperdument la Méditerranée. Quand Ferragut, dans l’attente de sa maîtresse, à l’Aquarium de Naples, distrait ses nostalgies en déroulant le mystère des profondeurs marines, la prose du romancier acquiert cette splendeur épique qu’avaient déjà les pages des Argonautas où sont évoquées les errances de Colomb et le calvaire des premiers conquistadors. Du vieux Cadmus à la mitre phénicienne au Niçois Masséna, ce Fils aimé de la Victoire dont la bonne étoile s’éclipsa au Portugal en 1810, c’est toute l’histoire maritime méditerranéenne, toute la gloire de l’homo mediterraneus qu’a, mieux qu’écrite, chantée Blasco. Et à l’heure où je rédige ces lignes, sous le pâle et grisâtre ciel d’un village de Bourgogne Champenoise, songeant à ces fresques admirables de Mare Nostrum, je vois l’hivernale pénombre céder la place aux horizons ensoleillés du Midi et je sens, à travers la brume glaciale de l’Est, comme passer l’âcre et salubre brise des rivages heureux de la mer latine.
J’ai demandé à Blasco de me dire dans quelles conditions il avait écrit Los Enemigos de la Mujer. «Je dus, m’a-t-il déclaré, passer, comme vous le savez, les derniers mois de la guerre sur la Côte d’Azur pour refaire une santé gravement compromise par des excès de travail de quatre années. Les médecins m’avaient rigoureusement prescrit de m’abstenir de toute occupation mentale. Mais il me semble ne plus vivre, lorsque mon activité doit chômer. Les jours de paresse, j’ai l’air honteux et confus de quelqu’un dont la conscience ne serait pas tranquille. Au bout de quelques semaines de ce repos forcé, je sentis la nécessité de composer un nouveau roman et c’est ainsi que—lentement, à cause d’un état physique précaire—j’écrivis mon livre. Par un étrange phénomène, à mesure que j’avançais dans la composition, je sentais ma santé se fortifier et quand j’en eus achevé le dernier chapitre, rien, désormais, ne s’opposait à ce que je songeasse aux préparatifs de mon voyage aux Etats-Unis. Los Enemigos de la Mujer ont donc été rédigés à Monte-Carlo, où j’ai résidé une année entière et si j’y suis resté la paix signée, c’est que je tenais à terminer cette œuvre à l’endroit même où s’en déroulait l’intrigue.»
Je ne sache pas qu’il existe—et cependant le nombre des romans dont l’action se passe dans la Principauté est considérable—d’ouvrages d’imagination où le milieu monégasque ait été reconstitué de façon plus parlante, en sa phase de guerre, qu’aux chapitres IV, VI, VII, VIII et XII des Ennemis de la Femme. Mais le but de Blasco, en composant ce volume, était tout autre que de se livrer à des fantaisies de peintre et de satirique. Son dernier roman est le livre des égoïstes, des jouisseurs qui surent, pendant presque tout le cours de la tragédie, rester en marge des événements, continuant, dans l’un des plus beaux recoins du globe et à quelques centaines de kilomètres du sanglant abattoir, leur existence vide de toujours jusqu’à ce que, touchés par la grâce, les plus représentatifs d’entre eux se jetèrent, à leur tour, dans la mêlée, pour en sortir meurtris de corps, mais rajeunis d’âme et devenus d’autres hommes. Le Prince Miguel-Fédor Lubimoff était fils d’un général de Don Carlos, Don Miguel Saldaña, marquis de Villablanca, dont la participation à la dernière guerre carliste—déclarée sous le prétexte de l’élection du Duc d’Aoste au trône d’Espagne en 1871, puis de la proclamation de la République en 1873—eut pour conséquence, à l’échec final de celle-ci en 1876, l’exil de ce personnage à Vienne, d’où, lors de la guerre Russo-Turque, il passa en Russie pour épouser, à Pétersbourg, la richissime princesse Lubimoff, une neurasthénique qui finira ses jours à Paris, remariée, après veuvage, à un gentilhomme écossais. Lubimoff fils, qui a gaspillé sa jeunesse dans les plus folles aventures, se trouve, lorsqu’éclate la guerre et près de la quarantaine, à la tête d’une fortune déjà fort ébréchée et que les événements de Russie compromettront très sensiblement. Ce mélange hybride de Slave et de Latin, blasé mais non déséquilibré, s’est réfugié dans la splendide villa qu’il possède à Monte-Carlo, la Villa-Sirena, où il a résolu, en raffiné qui sait que la femme est cause de tout mal—mais aussi de tout bien—entre les hommes, de vivre, dans la compagnie de parasites, une sorte d’existence cénobitique où tous les vices seront permis, sauf celui qu’à la p. 303 du livre l’on définit: «la única embriaguez interesante de nuestra existencia»[206]. Ces parasites constituent un autre brelan, moins redoutable certes que celui évoqué par Dürer, le peintre terrifique, mais qui n’en reste pas moins extrêmement original. Voici, d’abord, Don Marcos Toledo, épave des guerres carlistes, qui, après avoir connu les misères de l’abandon à Paris, avait fini par échouer dans le palais de la Princesse Lubimoff, à la Plaine Monceau, en qualité de maître de castillan du jeune Miguel, dont il est devenu le chambellan, non sans s’être adjoint préalablement le titre, aussi honorifique qu’irréel, de Colonel. Doué d’un bon sens assez perspicace, Don Marcos a parfois des reparties curieuses, telle celle qui lui fait dire, p. 222, qu’en sa qualité d’Espagnol—l’action du roman se passe au cours de l’année 1918—et de patriote, «il souffre de voir l’Espagne en marge de la lutte, s’efforçant d’ignorer ce qui se passe dans le reste du monde, se cachant la tête sous son aile à la façon de certains échassiers, qui s’imaginent ainsi que, de ne pas voir le péril, celui-ci les épargnera. Si sa patrie ne figurait pas parmi les nations «indécentes», elle ne comptait pas, cependant, parmi les peuples «décents», puisqu’elle laissait systématiquement échapper l’occasion d’une gloire qui le faisait, lui, frémir...» Ou cette autre, sur Guillaume II, à la page 227: «Je connais parfaitement le Kaiser. Ce n’est qu’un lieutenant. Un lieutenant qui a vieilli, tout en conservant l’étourderie et la pétulance de sa jeunesse. Mais il a l’honneur de l’officier et, se voyant perdu, il se brûlera la cervelle. Vous verrez qu’en cas de défaite, il se suicidera ainsi...» Atilio Castro, lointain parent du prince, n’est qu’un de ces pique-assiettes du monde comme il faut, dont Monte-Carlo a possédé et possède tant de spécimens bizarres. Vague consul d’Espagne, naguère, nul ne sait au juste où, mais, en tout cas, fort peu de temps, il s’est fait joueur professionnel: «el señor del 17»[207], et, toujours décavé, n’en vit pas moins, en apparence, comme le gentleman correct et le parfait «caballero»[208] que ce genre d’individus apparaît par définition. Teófilo Spadoni, lui, n’est qu’un vulgaire pianiste qui, ayant fait partie des équipes musicales du prince à bord de ses yachts successifs—sur l’un desquels Lubimoff reçut, en cousin, Guillaume II—, restera son commensal. Né de parents italiens, peut-être au Caire, à moins qu’à Athènes ou à Constantinople, il constitue le plus parfait type de crétin que l’on puisse imaginer, partageant son existence entre une mélomanie presque machinale et la hantise de la roulette et du trente-et-quarante, pauvre pantin qui ne joue, lui, que le 5 et dont l’idée fixe serait de découvrir la bienheureuse martingale qui lui permettrait de faire sauter la banque de M. Blanc et de détrôner Son Altesse Sérénissime, le Prince Albert. Carlos Novoa, enfin, n’est qu’un simple pédagogue espagnol, c’est-à-dire, en dehors de la science, un être sans intérêt. Son Gouvernement l’avait envoyé au Musée Océanographique pour y étudier la faune marine, mais il finit par laisser là le plankton et cultiver, lui aussi, avec l’application professionnelle les 36 numéros et les 6 jeux de cartes du Casino.
Tel est le brelan des cinq Ennemis de la Femme. Leur association, où la seule langue parlée est l’espagnol, sera cependant de courte durée. La Femme, qu’ils ont bannie de leur milieu, ne tarde pas à se venger d’eux et l’aphorisme de Lucrèce—De Rerum Natura, I, 23-24—que citait D. Juan Valera en 1874 à l’épilogue de sa Pepita Jiménez: