par celle-ci, qui lui préfère un officier américain et retourne tristement en Espagne, où sa science marine sera royalement rétribuée à raison de cinq cents pesetas mensuelles. Le prince, malgré ses dédains de nabab repu, a à peine retrouvé une amie d’enfance, fille du frère de son beau-père et d’une niaise et orgueilleuse créole mexicaine, la duchesse Alicia de Delille, qu’il recommence avec cette opiomane de 40 ans, fervente du tapis vert où elle perd et reperd des fortunes, son existence d’autrefois. Mais la duchesse, qui tenait son titre d’un duc français, mari plus âgé qu’elle de vingt ans et qui a dû l’abandonner lorsqu’elle l’eut fait père sans sa collaboration, apprend soudainement que ce fils adultérin, Français pourvu d’un faux état-civil et—naturellement—pilote aviateur, est mort, en captivité, en Allemagne et son désespoir est tel qu’elle éconduit définitivement Miguel. Celui-ci, qui n’en est pas à une folie près, se bat en duel avec un pauvre diable de blessé de guerre, un lieutenant espagnol de la Légion, Antonio Martínez, qu’il soupçonne, dans sa stupide jalousie, de l’avoir remplacé dans les faveurs d’Alicia, puis, sermonné par une angélique infirmière anglaise, lady Lewis—dont l’oncle partage sa vie entre le whisky et le Casino—finit par reconnaître, un peu tard, qu’il a fait, jusqu’ici, lamentablement fausse route, s’engage, à son tour, dans la Légion, où sa qualité d’ancien capitaine de la Garde Impériale le fait admettre au titre de sous-lieutenant, passe dix mois et vingt jours au front, y perd un bras et ne revient, après l’armistice, à Monte-Carlo, que pour y apprendre qu’Alicia, morte des suites d’un empoisonnement du sang contracté comme dame de la Croix-Rouge dans un hôpital militaire, lui a légué tout ce qu’elle possédait outre-mer, et, en particulier, ses mines d’argent du Mexique, «rien en ce moment, mais demain, peut-être, une fortune presque égale à celle que Lubimoff possédait, naguère, en Russie.»

Le roman est touffu, mais, à travers ces halliers de verdures méditerranéennes, un sentier serpente, qui nous conduit à une clairière inondée de glorieuse lumière, d’où, comme des esplanades du cimetière de Beausoleil, la vie sourit à la mort. Cette clairière, Miguel Lubimoff n’y arrive qu’aux dernières pages du livre, où la purification de son âme s’est réalisée dans la douleur. Ce mutilé que la double flamme de la souffrance physique et morale a converti, retrouve, en face des horizons radieux de la mer latine, le sens de la vie, et, plus noble que le prince Nekhludov de Résurrection, dans Tolstoï, consacrera désormais ses jours, non au salut d’une seule existence, mais «au bonheur de cinquante infortunés, parmi les centaines de millions qui peuplent la terre». Il connaîtra le mélancolique plaisir de «contempler la vie»[210]. Cette vie de demain, que sera-t-elle? Blasco, écrivant ce splendide chapitre XII et dernier de Los Enemigos de la Mujer en Juillet 1919, ressent quelques doutes amers sur notre avenir européen. Il met dans la méditation de Lubimoff une ombre sinistre. «Le prince pense avec amertume à une possible déception. Voir renaître intacte la bestialité primitive, après un cataclysme accepté comme une rénovation! Contempler la faillite de tant d’esprits généreux, de tant de nobles intelligences aspirant au triomphe du bien, désirant aux hommes la paix et aux peuples la douce société, travaillant contre la guerre, comme les associations d’hygiène luttent pour éviter les contagions!» En lisant ces lignes, un nom vient aux lèvres: Wilson! Et Blasco, qui a tous les courages, a eu le noble et mâle courage de rendre justice à ce grand homme, dont la gloire aura pu être niée par une coalition d’esprits à courte vue, mais qui n’en rayonnera pas moins, dans les temps futurs, comme celle d’un précurseur. D’ailleurs son très juste éloge de l’Amérique et de son intervention à nos côtés—intervention qui nous a sauvés—est allé au cœur des Américains et lorsque Mr. William Millier Collier recevra Blasco docteur de l’Université George Washington avec la phrase rituelle: «Doctor Blasco Ibáñez, I welcome you into the fellowship of the Alumni of The George Washington University»[211], le Président de cet illustre Institut se complaira à féliciter le récipiendaire pour avoir «appreciated the motives of the people of the United States, and in your last novel, «The Enemies of the Woman», you have given them a generous measure of praise for their intervention»[212].

Arrivés au terme de ce travail, il apparaît légitime de se demander ce que pourra être l’ultérieure évolution du romancier et de déterminer, en attendant, sa place actuelle dans la littérature espagnole. Avec une nature comme celle de Blasco, qui a réduit au minimum la tyrannie de la chair sur l’esprit—il ne joue jamais[213], ne fume plus, ne goûte que médiocrement le théâtre[214], et, s’il continue à croire à la réalité du dogme formulé par Lubimoff à la page 303 des Ennemis de la Femme et cité plus haut, ce n’est que parce qu’homme complet, dont la robuste virilité ne saurait se contenter de la viande creuse des idéologies et, défiant les années, serait capable de consommer, octogénaire, le sacrifice à l’Anadyomène avec la même vigoureuse exaltation qu’un éphèbe—, l’argent, en tant qu’instrument de liberté et d’indépendance sociale, est sans doute un but de la carrière littéraire, comme, en définitive, de toute activité humaine organisée, mais ce n’en saurait être le but suprême. Blasco vient d’en donner, d’ailleurs, une preuve nouvelle, éclatante, en différant, pour des raisons qui ne relèvent que de ses scrupules littéraires, la publication de El Aguila y la Serpiente—achevé depuis le 15 Mars—et en lui substituant celle d’une œuvre fantastique, composée en 40 jours, différente de toutes celles jusqu’ici parues: El Paraiso de las Mujeres[215], dont l’édition espagnole ne verra, cependant, le jour qu’après sa version anglaise dans un magazine new yorkais. Ce but suprême, c’est celui qu’en véritable artiste,—dominant le calcul des gains matériels et insoucieux des préocupations de la vente,—il précisait, dans son discours du 23 Février 1920 à l’Université de Washington, comme étant «le grand secret du génie» et qui consiste dans la conquête d’une gloire de plus en plus pleine et mondiale par la réalisation d’œuvres de plus en plus triomphantes et par leur signification et par leur forme. La volonté de fer de Blasco, en union avec ses facultés d’observation élargies, nous réserve donc, certainement, quelques surprises. Je lui ai demandé, il y a fort peu de temps, ce qu’il pensait du roman cinématographique et il m’a confessé que sa préoccupation dominante était de lui trouver une forme nouvelle originale. Dans ce désir véhément, je crois bien que collaborent l’homme d’action—toujours désireux de lutter avec l’inconnu—et le romancier professionnel, anxieux de se rajeunir, de rénover sa formule, d’inventer une variété inédite d’illusion en trois ou quatre cents pages. «Si le cinématographe m’intéresse tant, m’a-t-il dit, c’est que, contrairement à ce que pensent beaucoup, il n’a rien à voir avec le théâtre. Ainsi s’explique le fait que les comédies filmées ennuient le public, alors qu’au contraire les romans cinématographiés l’enchantent. Qu’est-ce qu’un film? Un roman exprimé par des images. Le théâtre est victime de sa limitation dans l’espace. Il faut que tout s’y passe sur la scène et il ne peut s’y passer que peu de choses à la fois. Dans les romans, comme sur le film, on peut développer en même temps diverses histoires, dont le champ d’action se trouve aux endroits les plus divers et qui, finalement, convergent en un dénouement unique, en une action commune. A chaque instant, il est loisible de changer de lieux et de personnages, ce que l’on ne peut se permettre au théâtre que de façon très restreinte. Et puis, une pièce de théâtre a tout juste cinq actes au maximum, avec, si l’on veut, quelques tableaux supplémentaires. Or, un film reste libre, comme un roman, de multiplier scènes et décors au gré de l’auteur, pour la réalisation de l’effet voulu par ce dernier. Mes romans viennent d’être acquis par les principales maisons cinématographiques de New York pour être filmés. J’ai vu moi-même, lors de mon séjour aux Etats-Unis, fonctionner de près la technique du film et j’ai connu dans l’intimité la plupart des meilleurs artistes cinématographiques de là-bas. Vous comprendrez que, dans ces conditions, ce qui touche au cinéma ne me laisse pas indifférent...»

Attendons donc, confiants en la maxime favorite de Blasco, que «tout s’arrange en ce monde». Sans doute, le plus souvent, tout s’arrange fort mal. Mais l’essentiel, pour que continue la comédie de la vie, n’est-ce pas le mouvement, l’action, bonne ou mauvaise? Blasco, dont les nerfs sont à fleur de peau, est, d’ailleurs, essentiellement bon. Son plus que septuagénaire traducteur, M. Hérelle, m’écrivait, ces jours derniers: «J’ai autant de sympathie pour le caractère généreux de Blasco que d’admiration pour la puissante fécondité de son talent, et, quant à lui, je crois ne pas exagérer en disant qu’il me considère comme un ami, au moins autant que comme un traducteur.» M. F. Ménétrier, de son côté, m’a adressé le plus chaleureux éloge du caractère de Blasco, qu’il a pu étudier à loisir à Madrid, dans le séjour de plusieurs semaines qu’il y fit au printemps de 1905, époque où le député de Valence le présenta à son ami, député également, D. Luis Morote, et aux écrivains D. Mauricio López-Roberts—qui habitait alors, dans une petite rue voisine de celle de Blasco, un hôtel luxueux—, D. Gregorio Martínez Sierra, à l’inimitable Rubén Darío et enfin,—last not least—à Pérez Galdós lui-même, ainsi qu’aux artistes D. Agustín Querol y Subirats, de Tortosa—, sculpteur mort à Madrid en 1909, dont l’Amérique latine possède plusieurs monuments notables, tel celui élevé à Lima à la mémoire du colonel Bolognesi—et à D. Joaquín Sorolla. «Blasco, m’a dit M. F. Ménétrier à la lettre, est l’un des hommes les plus aimables, les plus complaisants que je connaisse. J’ai pour lui une véritable affection, parce que j’estime beaucoup son caractère...» Je pourrais multiplier ces témoignages, en y ajoutant le mien propre, dont maintes curieuses vicissitudes ont éprouvé la constante fermeté. De cette bonté, légendaire, Blasco m’a fourni, naguère, en ces termes l’explication philosophique: «Beaucoup de gens écrivent que je suis bon, extrêmement bon. Ce n’est pas si certain. Je ne suis ni bon ni méchant. Je suis tout simplement un impulsif. A la première impression, je m’emballe et suis l’entraînement de mes nerfs. Puis, à la réflexion, il se trouve que je ne constate, au fond de mon âme, ni haine ni rancœur. J’ignore le plaisir de la vengeance. Je vous avouerai que j’en ai cependant, et plus d’une fois, ressenti le désir. L’on n’est pas homme pour rien, n’est-ce pas? Mais je me suis dit aussitôt: «A quoi bon? Il en coûte plus de faire le mal que le bien. Et il faut être bon, ne serait-ce que parce que c’est plus commode!»... Le romancier, après une courte pause, ajouta: «Todo el que es fuerte verdaderamente es bueno, no sólo por imposiciones de la moral, sino por un resultado de su equilibrio y de su fuerza: los débiles y los ruines son los que guardan un recuerdo siempre vivo de lo que han sufrido y acarician la esperanza de vengarse...»[216] Puis, comme pesant lentement ses paroles, il me fit ces ultimes aveux: «Je me connais mieux que personne. Si ce que l’on écrit contre moi est vrai, ce n’est pas du nouveau pour moi. J’en suis informé depuis longtemps. Si c’est une injustice et le fruit de l’envie, c’est chose inutile, car l’on n’arriverait jamais à me rendre pire que je suis. L’éloge et le blâme, en somme, mon cher ami, sachez-le bien, ne sont que des accidents momentanés de la carrière littéraire et incapables d’influer sérieusement sur la vocation d’un artiste véritable.»

Tel est Blasco Ibáñez. Quant à lui assigner une place dans les lettres espagnoles contemporaines, à quoi bon? Il reste lui-même et bien lui-même, comme l’a vu et dit le vieux docteur juif Max Nordau dans son tout récent et si curieux volume d’Impressions Espagnoles. N’est-ce point suffisant? Voici, cependant, deux témoignages, que je fais miens, parce qu’ils représentent assez exactement ma propre façon de voir. Celui de Laurent Tailhade d’abord,