— Donne-moi le journal, fit Lorenza avec un peu de méfiance.

— Hé ! tu ne sais pas lire, chère Italienne que tu es !

— Hum fit-elle. Et si je te demandais la suite de l’aventure, à toi, mon ami ? Ton état est de tout savoir, et tu es pour moi la meilleure des gazettes.

— Je craindrais de me tromper, répondis-je ; car, s’il faut te l’avouer, je n’ai pas grande confiance dans cette jolie sorcière qui mène le grand-prêtre par le bout du nez. Elle est trop ambitieuse pour son compte, et dépasse la limite des rôles qu’on lui confie. Le grand-prêtre me paraît soucieux depuis quelques jours et n’a plus la même allure. Je crains fort qu’elle ne lui en ait fait accroire, et il se pourrait bien que, loin de remettre le collier à Myria, elle l’eût gardé pour elle-même.

— Voilà qui expliquerait, dit Lorenza, les tristesses du grand-prêtre.

— Ses tristesses seraient peu de chose. Mais il ne tardera pas à concevoir des soupçons. Les petits billets de remerciement qu’on lui transmet commencent à ne plus lui suffire, et, n’obtenant aucune faveur certaine de la sultane, il se lasse de méditer sur ces jolis vers de Molière, que les Français ont grand tort de trouver si mauvais :

Belle Philis, on désespère

Alors qu’on espère toujours !

— De sorte ? interrogea Lorenza.

— De sorte qu’il brusquera sans doute les choses, si bien que les stratagèmes d’O’Silva seront découverts, et que l’innocence de la sultane sautera aux yeux.