— Vous aimez trop votre femme pour avoir besoin d’amies. D’ailleurs, de quoi vous plaignez-vous ? Ne vous ai-je pas bien servi ? Tout ne va-t-il pas à votre souhait ?

— Peut-être. Mais je n’aime pas les réussites qui m’étonnent. Tenez, mettez-moi au courant. Quelques mots seulement, ne fût-ce qu’à l’oreille, mignonne ?

A ce mot familier, qui lui remit probablement en mémoire des complicités oubliées, Jeanne eut une rougeur, puis un sourire.

— Bon ! dit-elle, penchez-vous.

Je m’inclinai ingénument. Elle coupa de ses petits ciseaux une demi-aune du galon d’or de mon habit, et le jeta dans sa corbeille à parfilage.

— Voilà ce qu’on gagne, dit-elle, à tourmenter les femmes.

Je pris congé d’elle, assez mal satisfait, sachant que je n’obtiendrais rien de plus. Quant à mon galon, bien qu’il pût valoir une dizaine de louis, je m’en souciais peu. Ce petit pillage était usité chez les gens du meilleur ton, et l’on risquait moins à traverser la forêt de Bondy qu’à faire des visites d’après-midi chez les jolies parfileuses. Ce qui me parut certain, c’est que la comtesse, tout en aidant à l’entreprise convenue, intriguait aussi pour son propre compte. Comment osait-elle se séparer d’alliés tels que nous dans une affaire aussi redoutable ? Cela n’était explicable que par un excès de cette audace féminine qui ne recule devant rien et arrache au besoin leur proie aux lions affamés. Quoiqu’il en fût, j’aurais voulu savoir où était le collier, d’autant plus que Lorenza était fort désireuse de le voir. Poussé par un vague pressentiment, je me fis conduire à Versailles, et je me dirigeai à pied du côté de Trianon. J’admirai l’élégance de ses arbres et de ses bocages mystérieux. Je méditai sur cette décadence rapide de la majesté souveraine qui, après s’être dressée à Versailles et au Louvre dans sa pompe hautaine, était tombée de jardin en jardinet, de parc en bosquet, de palais en petite maison. Catherine de Médicis finissait en bergère de Watteau.

Tout à coup, un tumulte, des cris, des « Noël ! » un roulement de carrosses, de lourdes grilles roulant sur leurs gonds, pendant que les tambours battent aux champs et que les sentinelles présentent les armes ! Myria-Antoinette d’Autriche, reine de France, revenait de la promenade, et son équipage entrait dans la cour pavée. J’y pénétrai à la suite de ses gens et me tins à respectueuse distance.

Non, non ! il ne m’était pas possible d’en douter : c’était bien elle ! J’avais cent fois éprouvé la justesse de mon regard dans de pareilles observations, et, si l’on veut se souvenir de mes erreurs de jeunesse, on m’accordera quelque connaissance des femmes. Peu de gens savent déshabiller ces adorables poupées aussi sûrement que moi. Véritablement, je ne m’y trompe guère. D’ailleurs, je l’avouerai irrévérencieusement, je fus cruel et impudent dans mon investigation. Mon regard dissipa les vêtements blancs, flottants et légers, dont s’entourait cette déesse de la terre ; sa beauté, sous ces tissus, m’apparut sans voile et dans toute sa splendeur. C’étaient bien les formes superbes, les souplesses et les rondeurs qu’on n’avait pas craint de fixer sur l’ivoire. Les ondulations de la démarche, la mollesse des mouvements décelaient cette plénitude de contours harmonieux dont la perfection fait oublier l’attrait des beautés juvéniles. Ce genou qui se moulait dans l’étoffe m’avait été dévoilé, dans sa blancheur immaculée, à l’initiation d’Isis : — et ce qui me troublait le plus, ce qu’il faut pourtant que je dise, c’est que j’étais sûr, pour l’avoir bien regardé, que le médaillon du prince Louis n’avait pas été fait sans modèle.

Ainsi, la partie était gagnée. Restait à connaître le but poursuivi par la petite comtesse, que la situation obligeait à traiter avec ménagement. Lorenza avait souvent eu à cet égard des idées étranges, que j’avais volées à son sommeil. Une fois, nous avions couché à Versailles, chez la belle Jeanne, qui avait un pied à terre près du Château ; on nous donna un lit où la comtesse avait dormi la nuit précédente. La sensibilité des nerfs de ma femme était si parfaite qu’elle se sentit fort troublée en se plaçant entre les draps où avait reposé notre amie. J’essayai de calmer son agitation ; elle me parla, les yeux fermés ; elle voyait en songe Jeanne découronner Myria, et revêtir la pourpre royale !… — Je n’osai pas prolonger cette expérience qui m’effraya un peu. D’ailleurs, dans de pareilles circonstances, Lorenza me procurait des distractions naturelles ; comme, pour l’interroger, j’étais obligé de projeter mon regard au creux de sa poitrine, je ne pouvais m’empêcher de regarder à côté, ce qui la réveillait et lui faisait dire en riant : « Mais ne pense donc pas à deux choses à la fois ! »