— Vous ne m’aimez donc pas du tout ?

— Si, tant que tu voudras, comme une sœur, comme une cousine. Mais on ne se marie pas, quand on a joué ensemble tout petits. Tu ne te souviens donc pas ?

Je rougis de cette allusion aux jeux de notre première enfance. Il est certain qu’en d’autres temps j’avais fait plus d’une fois le « maître d’école » et corrigé la petite fille d’une façon indiscrète et tout à fait intime. Mais cela n’empêche pas de s’aimer. Au contraire. En un mot, j’aurais pris l’ingrate pour femme à l’instant même, pour peu qu’elle eût voulu me répondre de sa fidélité future, — et même sans cela.

Elle ne me permit pas la plus chétive espérance.

— Laissons ces folies, dit-elle, je suis engagée à Trivulce depuis plus d’un an. Il m’a écrit, il m’a parlé, nous nous sommes aimés ; je serai Mme Trivulce dès que nos parents le permettront. En attendant, nous comptons nous rencontrer le plus souvent possible, et, grâce a toi, ce ne sera pas difficile.

— Grâce à moi !

— Oui. Mon père, croyant que tu veux bien m’épouser, me laissera libre ; en outre, tu lui diras que Trivulce est ton ami, que tu tiens à le voir dans la maison, tous les jours, le soir aussi. Tu comprends ? Ah ! mon Joseph, comme nous te bénirons, Trivulce et moi !

— Cousine, quel rôle voulez-vous me faire jouer ?

— Celui de notre protecteur, de notre ange gardien. Mon petit Joseph, ne me refuse pas. Je t’aimerai bien, je t’embrasserai. Veux-tu ?

Je n’ai jamais bien su la quantité de démons qu’il y a dans la plus angélique des femmes, mais il est certain qu’il y en a. Émilia s’était assise sur mes genoux ; ses yeux s’allumaient de flammes que j’avais déjà vues dans les regards de Rosaura. Je lui fis les serments qu’elle me dicta ; elle parut tout à fait contente, et moi, lâchement, je l’étais aussi. C’est ce jour-là que je m’aperçus que le cou de ma cousine avait une odeur très prononcée d’œillet chauffé par le soleil.