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Ici s’arrêtaient les Confessions du divin Joseph Balsamo, écrites par lui-même dans la prison de San Léo d’Urbino. Plus rien qu’une moitié de page blanche, ou plutôt jaune et ridée comme une joue de vieille femme, car c’était du papier fort ancien. Les autres paperasses que nous avait remises Lorenza étaient des documents de peu d’importance : épîtres en vers adressées au comte de Cagliostro par des poètes de divers pays ; comptes rendus de Tenues maçonniques, soumis à l’appréciation du Grand-Cophte ; lettres reconnaissantes de misérables obligés ou de malades guéris par Joseph Balsamo. Nous désespérions de connaître les dernières aventures de l’illustre Mage. Que s’était-il passé ? Avait-il réussi à étrangler Fra Pancrazio avec le cordon de Saint-François ? Avait-il fui ? Avait-il été repris ? Était-il mort ou vivant ? Car un pareil homme, qui disait avoir vu César à Rome et Cromwell à Londres refuser la couronne, pouvait bien être vivant encore en l’année 1848, et non seulement vivant, mais bien portant et jeune, car s’il avait eu des cheveux blancs, il n’aurait pas manqué d’inventer quelque teinture qui l’aurait rajeuni à souhait.
Nous rendîmes visite à la vieille sorcière qui avait été une jeune magicienne. Lorenza nous dit :
— Quand les Français sont entrés à Rome, au temps de leur grande Révolution, — il y a bien longtemps de cela, — ils ont voulu délivrer mon Joseph. Ils ont fait ouvrir les portes de sa prison ; mais on n’a retrouvé que le cadavre de mon pauvre mari ; il venait de mourir ; il est bien possible qu’on l’ait tué. Je ne sais pas ce qui s’est passé. Voulez-vous que je vous dise la bonne aventure ? pour une demi-piastre je ferai le jeu des tarots, et je vous dirai si votre belle amie vous est fidèle.
Or, à cette époque, notre belle amie, comme disait Lorenza, nous inspirait une telle confiance, — nous étions très jeune, — que nous aurions cru lui faire injure en interrogeant sur son compte la magie la plus avérée. Nous prîmes congé de Lorenza, en laissant sur le bord de sa table un peu de notre monnaie de France. Nous avons appris plus tard que cette femme, à qui Joseph Balsamo avait demandé pardon de trouver « incomparable » le sein de Nicole Le Guay, était morte à l’hôpital Saint-Christophe. On l’enterra dans la fosse commune, quoiqu’elle eût été l’amie de plusieurs princes et d’un nombre considérable d’évêques. Sur sa tombe banale, les chiens errants aboyèrent à la lune.
Nous étions à la veille de quitter Rome sans avoir recueilli aucun renseignement précis sur les dernières années de Joseph Balsamo, quand le hasard, — les romanciers ont toujours de ces bonnes fortunes, — nous fit faire la connaissance d’un jeune « Monsignor » qui n’avait que cinquante-neuf ans, âge d’adolescence pour un dignitaire ecclésiastique.
— Joseph Balsamo ? nous dit-il. Un sorcier, n’est-ce pas ? Je pense qu’il a été brûlé. Mais non, non, je me souviens, on l’a gardé vivant pendant très longtemps. Nous avons de ces renards dans nos ménageries ; puis on a jugé à propos… Ma foi, oui, je me rappelle fort bien ce qui a eu lieu. C’est un franciscain, nommé Fra Pancrazio, qui a été chargé de la chose, et je pense que l’on trouverait encore dans les archives cardinalices le rapport de ce digne moine.
Ceci exaspéra notre curiosité, et le lendemain, le complaisant Monsignor, — nous l’avons rencontré depuis à Vienne où il protégeait fort, mais pour la convertir, une jeune cantatrice qui venait de débuter dans le LOHENGRIN, — nous remit le document qu’on va lire et qui servira de conclusion à cette histoire.
Illustrissimes Éminences,
Par la grâce de la Sainte-Trinité et celle de saint Pancrazio, mon patron, la Providence m’a choisi pour être l’instrument du plus juste de ses décrets. Puisse le mince mérite de mon action intéresser en ma faveur la divine clémence et me mériter, au jour du jugement, le pardon de mes innombrables péchés !