Il faut vous dire, illustrissimes seigneurs, que j’éprouvais une affection très sincère pour le prisonnier appelé Joseph Balsamo. Ce n’était point un méchant homme, en apparence du moins, et je l’aurais fort estimé, si je ne n’avais su que le diable — Sainte Marie me pardonne d’avoir prononcé ce nom ! — est habile à prendre toutes sortes de déguisements.
Mais je connaissais les ruses du Malin, et c’était avec un plaisir mêlé de défiance que j’écoutais le seigneur Balsamo me parler des jolies femmes qu’il avait aimées, et en même temps des nobles actions qu’il avait accomplies. Selon les ordres que j’avais reçus, je feignais de le croire et de paraître converti à ses idées ; je ne témoignais même aucun ressentiment de la brutalité dont il avait usé à mon égard, peu de temps après son arrivée à San Léo d’Urbino, en essayant de m’étrangler avec le cordon de Saint-François, dont j’allais me servir pour sanctifier sa chair réprouvée. Oui, je confesse que je l’aimais très tendrement, ce pécheur ! d’autant plus qu’il me donnait fréquemment de l’argent, — dont je faisais des aumônes. Il avait beaucoup de confiance en moi, et je m’en réjouissais, car il me serait plus facile de le surprendre quand l’avis m’en serait communiqué.
Plusieurs années s’écoulèrent ; je continuais d’être l’ami très sincère de Joseph Balsamo, lorsque — abomination des abominations ! — les Français, non contents d’avoir renversé en France l’ordre régulier des choses et d’avoir tourmenté les dignes prêtres de leur pays, s’avisèrent d’entrer, au son des trompettes, dans la Ville Éternelle. Il était à craindre que la fantaisie ne les prît de délivrer notre prisonnier, lequel avait prédit, assurait-on, ce que ces impies appelaient, « l’ère de la liberté et de l’égalité ». C’est alors que je reçus et que je remplis avec fidélité la mission qui me vaudra la miséricorde de la souveraine justice.
D’après ce qui m’avait été commandé, j’entrai dans la cellule de Joseph Balsamo, et comme il me demandait la cause du bruit guerrier qui était parvenu jusqu’à lui, je lui répondis que le temps du carnaval était venu, et qu’on permettait au peuple de se divertir. Il y aurait eu cruauté inutile à révéler au prisonnier que ses amis étaient les maîtres de la ville et se disposaient à le sauver, — au moment où j’allais le mettre dans l’impossibilité d’être délivré.
Je le vois encore. Il était assis devant une petite table de bois blanc. Il écrivait ce qu’il appelait « ses confessions ». Saint Pancrazio m’est témoin que je me sentais profondément ému ! Ah ! illustrissimes seigneurs, comme le bien est difficile à accomplir, et qu’il y a d’ornières sur la route du devoir !
Par une pitié dont je serai peut-être blâmé, je ne voulus pas tuer l’âme de Joseph Balsamo en même temps que son corps. Oui, vraiment, je l’aimais, ce païen, et je lui dis :
— Croyez-vous en Dieu ?
— Parbleu ! me répondit-il.
— Et en la sainte Trinité ?
— Si cela peut te faire plaisir.