— Un baiser par lettre dont vous me chargerez.

— Mais, Joseph, j’écrirai sans doute beaucoup de lettres !

— Ah ! beaucoup trop, — et pas assez !

Je ne sais plus ce que me répondit ma cousine ; mais je crois me souvenir que, lorsqu’elle se retira, j’avais reçu d’avance le prix d’un grand nombre de commissions.

Je fus donc le messager des deux amoureux. Dès que je sortais de chez mon oncle, j’étais sûr de rencontrer le chevalier embusqué a quelque distance et m’attendant avec anxiété. Il était véritablement très épris. Nous passions nos soirées ensemble. Il n’était jamais las de parler d’Émilia. D’autre part, avec Émilia, j’entendais parler de Trivulce. Il me disait combien elle était belle ; elle me disait combien il était beau. Trivulce me comblait de cadeaux et me prêtait de l’argent ; j’acceptais tout de bonne amitié. Comme nous avions la même taille, je mettais ses habits qui n’allaient fort bien, et j’oubliais quelquefois de les lui rendre. Cela plaisait à Émilia et lui faisait une sorte d’illusion. Trivulce avait l’habitude de se parfumer d’ambre, sans excès et d’une façon galante ; lorsque je portais un de ses habits et que ma cousine en reconnaissait l’odeur, elle m’embrassait avec plus de plaisir. Vraiment, j’avais fini par m’intéresser à leurs amours qui me faisaient une vie charmante. Je leur permettais quelquefois de se rencontrer la nuit au jardin, mais rarement, et cela leur coûtait cher. Je ne les quittais pas dans ces occasions, car je me regardais comme le gardien de l’honneur de la famille. Cependant les affaires ne s’arrangeaient pas ; l’époque fixée par mon oncle pour mon mariage avec Émilia n’était plus éloignée, et, d’autre part, les parents du chevalier, dont les richesses auraient sans doute modifié la résolution de l’oncle, résistaient à toutes les supplications de Trivulce et menaçaient de le faire enfermer. A peu près désespéré, le pauvre garçon résolut de fuir, et son éloquence fut telle que ma cousine se décida à l’accompagner.

On eut de la peine à obtenir mon consentement, car ni Trivulce ni Émilia ne parlaient de m’emmener. Je m’opposai d’abord, d’une façon absolue, à leur fuite. Ce qu’il en coûta à Trivulce pour me séduire, je ne puis le dire, car on me croirait intéressé. Encore tous ses efforts n’eussent-ils pas abouti, si Émilia ne s’en fût mêlée. Depuis le temps que je me sacrifiais à mon rival, elle avait pu apprécier ma tendresse passionnée, mon dévouement absolu. Elle ne me marchandait plus des baisers qui ne tiraient pas à conséquence. Notre amitié en était arrivée à une telle confiance que nous n’avions plus rien à nous refuser l’un à l’autre.

Lorsque je la vis pleurer du chagrin de me quitter et qu’elle me permit d’arrêter ses sanglots sur ses lèvres, je me décidai à la laisser partir. Elle me jura de ne jamais m’oublier, et sans vouloir anticiper sur les événements, je déclare qu’elle tint parole.

Mon oncle fut très peiné de cet événement, dont il voulut injustement me rendre responsable. Il me reprochait de n’avoir pas veillé d’assez près sur ma fiancée. Pourtant le chagrin profond que me causait l’éloignement d’Émilia finit par nous rapprocher. J’en profitai pour plaider la cause des fugitifs qui me donnaient de temps en temps de leurs nouvelles. Les grands parents de Trivulce se rendirent les premiers et vinrent voir mon oncle qui enfin s’attendrit. Un pardon général termina cette histoire, et les deux amants proclamèrent qu’ils me devaient leur bonheur. On voudra bien reconnaître que je n’y avais rien épargné.

V
Je sens que je deviens dieu.

C’est après le mariage de ma cousine que s’éveilla en moi la passion des voyages, qui ne m’a jamais quitté, et que je satisfais si insuffisamment dans le préau de cette prison d’État ! Mais je ne pouvais songer à voyager dans la médiocre situation qui m’était faite. Le monde me semblait une conquête qui m’était due ; on ne part pas en guerre sans munitions, c’est-à-dire sans argent. Toute mon activité, à travers mes occupations et mes faiblesses, ne tendait qu’à trouver les moyens de me mettre en campagne.