J’avais à défricher et à mettre en rapport le champ immense de la bêtise humaine, et j’étais homme à en tirer deux récoltes pour une. Non que je fusse sans scrupules et sans principes ; mais, en admettant que le fait de s’approprier l’argent des autres soit un vol, le tribut que les imbéciles payent aux gens d’esprit est une simple redevance.
Palerme était un trop étroit théâtre pour que je pusse y déployer mes talents. On m’y avait fait d’ailleurs une assez mauvaise réputation. Je jouissais d’une grande popularité parmi les vauriens de la ville, mais cette popularité même n’était pas pour me faire bien venir des personnes de la bonne société, et j’étais obligé, ne pouvant vivre seul, de fréquenter bien des gens à qui je n’aurais pas confié ma bourse, si j’en avais eu une.
Je m’étais lié d’amitié, au cabaret, je crois, avec un marchand d’orviétan fort connu dans la ville, où il faisait d’assez belles recettes. Je l’aidais dans ses manipulations, un peu par attrait pour la chimie, beaucoup par une fantaisie amoureuse que m’inspirait une jolie fille, nommée Fiorella, laquelle jouait les Francisquines dans les parades du charlatan.
C’était une jeune blonde, mince et bien prise, avec de grands yeux bleus aussi changeants que le ciel. Elle avait des allures étrangement provocantes, tantôt à force de langueur, tantôt par de brusques sursauts ; elle cessait de se ressembler toutes les cinq minutes ; nerveuse et fantasque, pleine de caprices, il était impossible de savoir son dernier mot. Elle pleurait pour un rien, riait pour moins encore, et ce qui m’ahurissait, c’est qu’elle riait souvent quand il fallait pleurer et pleurait quand il fallait rire. Il y avait toujours un soupir dans ses sourires, un arc-en-ciel dans ses larmes. D’ailleurs elle était vertueuse, à ce qu’elle affirmait.
Sans répondre de sa vertu, je puis assurer qu’elle dansait fort bien sur la corde et qu’elle avait une jolie jambe. En un mot, un sujet précieux. Elle mimait, chantait, faisait des armes et au besoin avalait des sabres, mais pas trop gros, car elle avait une toute petite bouche. D’ailleurs, très mauvaise tête ; il y avait des jours où l’on n’en pouvait rien faire. Elle refusait de jouer sans dire pourquoi et allait se promener à l’heure de la représentation. On la mettait à l’amende ; elle payait, mais ne consentait à remonter sur les tréteaux que lorsqu’on lui avait rendu son argent. Plus d’une fois elle s’obstina, malgré le dénouement écrit, à vouloir épouser le Pancrace ou le Cassandre à la fin de la pièce. On n’en venait pas à bout. Elle lançait sa pantoufle à la tête du public, quand il n’était pas content. On l’arrêtait pour la conduire devant le juge criminel : elle l’emmenait souper chez elle, et au dessert envoyait chercher la femme du juge pour lui livrer le délinquant. Un jour d’orage, — c’étaient ses mauvais jours, — un gendarme mal élevé ayant osé la siffler, parce qu’elle s’était interrompue au moment le plus intéressant de la comédie pour acheter un cocomero à un marchand qui passait, elle lança le melon à la tête du malhonnête, et comme celui-ci la menaçait, elle arracha son épée au beau Léandre et courut sus au gendarme, qui n’eut que le temps de se mettre en défense. Elle lui logea un pouce de fer entre les côtes, ce qui lui fit beaucoup d’honneur dans la ville. Mais, après ce bel exploit, elle chancela, se trouva mal, et je dus la prendre dans mes bras pour l’emporter dans les coulisses du théâtre.
Car j’étais un peu devenu de la boutique, ou de la baraque, à force d’en suivre les parades, et par suite de ma collaboration aux travaux scientifiques du marchand d’orviétan.
Fiorella me remercia avec beaucoup d’effusion, et notre amitié data de ce jour.
Elle, qui n’écoutait personne, m’écoutait un peu. Je n’avais ni à me plaindre de ses rigueurs, ni à me louer de ses complaisances. Elle ne faisait aucune difficulté pour souper au cabaret ou passer des journées à la campagne avec moi. Nous nous roulions dans l’herbe, en disant mille folies, et quand elle montrait un peu plus de bas blanc qu’il n’aurait fallu, elle criait : Tant pis ! Après quoi nous rentrions à Palerme, extrêmement mélancoliques, et nous allions visiter quelque cimetière. Ou bien nous allions au bal. Quand nous étions séparés par les figures de la danse, il lui arrivait quelquefois de m’envoyer un baiser soufflé sur ses doigts.
— Eh bien ! c’est mon amant ! dit-elle un soir à un bourgeois scandalisé par cet aimable manège.
Après le bal, je la reconduisis chez elle, et je lui demandai de m’expliquer la bonne parole qu’elle avait prononcée.