Je ne raconterai pas dans son détail la comédie que je jouai pendait plusieurs jours, choyé par l’orfèvre, admiré par le marquis. Je n’eus pas à me plaindre de leur politesse, non plus que des repas faits en leur société, et cependant ma cabale était fort exigeante.
Il est vrai que je leur donnais quelques petites satisfactions, comme de visiter soir et matin avec eux la caverne de Saint-Pierre-en-Mer, comme de leur dire : « Vraiment, cette caverne a tout à fait l’air d’un lieu où l’on a caché quelque trésor ! » et cela les comblait de ravissement. En outre, je voulus bien accepter une bourse d’or, du poids de soixante onces, pour étudier les effets de l’attraction métallique et pour acheter la complaisance des démons gardiens ; ce fut l’orfèvre qui fournit la bourse. Je taillai une baguette divinatoire dans du bois de cornouiller, et même je réclamai la compagnie nocturne, — car la nuit est le temps convenable pour faire amitié avec les esprits subterranéens, — d’une jeune fille aussi jolie que possible et parfaitement innocente. Le marquis m’amena une paysanne assez fraîche, en s’excusant de n’avoir pu trouver mieux. Je m’en accommodai, bien qu’elle ne me parût pas avoir la principale qualité requise par les rites de la cabale. Le fait est qu’elle nourrissait quelque tendresse pour un robuste gaillard appelé Malvoglio, batelier disait-il, pirate disait-on, qui passait en mer des semaines entières avec des garnements de son espèce, dans une vieille sardinière. Il ne se commettait pas un vol, ou même pis, dans une habitation du rivage mal close ou mal gardée, sans que le nom de Malvoglio fût mêlé à l’aventure. Un digne garçon, comme on voit.
La petite paysanne l’aimait fort ; mais elle s’en expliqua avec moi de telle façon que j’aurais eu mauvaise grâce à m’en plaindre.
Cependant, la nuit que j’avais désignée pour accomplir notre expédition magique arriva, et, parfaitement convaincu comme je l’étais que nous ne trouverions rien dans la caverne, sinon des tas de pierres écroulées, j’éprouvais quelque souci touchant le succès de cette affaire. Je résolus de m’en fier à la fortune, qui n’abandonne jamais les audacieux, quand ils ont suffisamment d’esprit.
Un peu avant minuit, nous quittâmes notre auberge avec un grand mystère et dans un ordre imposant.
Je marchais le premier, tenant d’une main la bourse et la baguette dont l’inclinaison devait désigner la place où était enfoui le trésor ; j’élevais de l’autre main une torche qui fumait dans les ténèbres. La jolie paysanne me suivait, tout habillée de blanc comme une catéchumène, c’est-à-dire vêtue de sa seule chemise qui, heureusement, était en toile épaisse ; d’ailleurs il faisait très obscur. Je gardais mon sérieux, mais la bonne fille ne pouvait s’empêcher de pouffer de rire et, plus d’une fois, par un badinage qui ne laissait pas que d’être imprudent, elle me chatouilla les côtes pour me faire rire aussi, car elle savait que j’étais extraordinairement nerveux. Quant à Murano et à Maugiri, qui formaient l’arrière-garde, ils avaient l’air grave et inquiet à la fois, comme doivent l’avoir des gens devant qui va s’accomplir un prodige.
La caverne avait deux issues : l’une donnant sur la route que nous suivions ; l’autre, beaucoup plus étroite, s’entre-bâillait entre des roches, du côté de la mer.
Nous fîmes halte devant la plus large des deux entrées ; je me sentais de plus en plus perplexe, lorsque l’orfèvre se rapprocha de moi et me dit :
— N’avez-vous pas parlé, le jour de notre rencontre, d’un danger possible de coups de bâton ?
— Il est vrai, seigneur Murano, mais une offrande de soixante onces d’or apaise presque toujours les esprits gardiens des trésors.